CHAPITRE III
dis toujours aux garçons de ne pas se préoccuper de moi, car j'aime allonger mon repas; — c'est une de mes raisons.
« Il y en a une autre. Au restaurant, la porte s'ouvre continuellement pour quelque petit événement. C'est un ami, un camarade, une simple connaissance qui entre. On cause, on rit, la digestion s'en trouve mieux. Un homme n'est pas un boa constrictor, il ne doit pas faire de sa digestion une affaire spéciale. Il doit dîner et digérer en même temps, et rien n'aide à cette double fonction comme une agréable causerie. Peut-être le laquais de Mme de Maintenon, — qui était encore à cette époque Mme Scarron, — se trouvait-il être un plus grand philosophe que nous ne le pensons quand il soufflait à sa maîtresse : « Madame, le rôti est court, « contez-leur encore une histoire. »
« J'ai connu un philanthrope (!) , poursuivit le docteur Véron, qui redoutait autant d'être brusqué dans ses émotions, que je crains, moi, de me hâter pour mes repas. Aussi n'allait-il jamais au théâtre. Quand il éprouvait le besoin de chatouiller sa sensibilité, il flânait dans les rues, jusqu'à ce qu'il rencontrât quelque pauvre hère, percé aux coudes et évidemment affamé. Il l'emmenait chez le marchand de vin le plus proche, le faisait boire et manger, et assis en face de son protégé, le priait de lui raconter ses malheurs.
« — Mais prenez votre temps, lui disait-il, rien ne me presse.
« Le pauvre diable commençait son récit ; mon ami l'écoutait attentivement jusqu'à ce qu'il se sentît profondément saisi par l'émotion. Si l'histoire du malheureux était très triste, il lui donnait un franc ou deux; si elle était positivement déchirante à lui arracher des larmes, il lui glissait une pièce de cinq francs. Il me dit un jour, après une séance de ce genre : « Je « me suis absolument amusé, j'ai prolongé les pauses
6o UN ANGLAIS A PARIS.
« entre chaque épisode à sensation aussi longtemps que « je le désirais, et cela ne m'a coûté que sept francs, le {( prix d'un fauteuil au théâtre. »
Mais revenons au scepticisme du docteur Véron à l'égard des talents culinaires de Dumas, et disons aussi comment il en vint à se convertir. Dumas avait, paraît-il, reçu d'une dame allemande la recette de la matelote de carpes, et se trouvant à ce moment-là en termes amicaux avec le docteur Véron, ce qui n'était pas toujours le cas, il l'invita à venir en compagnie d'autres amis déguster le résultat de ses expériences. Le plat était supérieurement réussi; aussi, pendant plusieurs jours, Véron, quoique réellement très frugal, ne cessait-il d'en entretenir sa cuisinière.
« Où en avez-vous mangé? lui demanda Sophie, légèrement piquée de jalousie à ces éloges réitérés. Au Café de Paris ?
— Non, chez M. Dumas.
— Bien, alors j'irai trouver la cuisinière de M. Dumas, et j'aurai la recette.
— C'est inutile, lui objecta son maître, M. Dumas a préparé ce plat lui-même.
— Bien; alors j'irai trouver M. Dumas lui-même, et je la lui demanderai. »
Sophie, fidèle à sa parole, se rendit à la Chaussée d'Antin. Le grand romancier, très flatté, lui donna toutes les instructions possibles; mais, quoi qu'il en fût, la matelote qu'elle prépara n'approchait point de celle que son maître avait si fort appréciée. Sophie s'assombrit, et commença à insinuer, à mots couverts, que le grand homme se parait aux dépens d'autrui, agissant dans ses hauts faits de cuisine comm.e dans ses travaux littéraires. Sophie n'était pas illettrée et savait fort bien que les journaux du temps accusaient fréquemment Dumas de laisser ses collaborateurs dans l'ombre pour se mettre beaucoup trop en lumière.