CHAPITRE III. 6i
Dumas se défendait sans peine de ces accusations, mais Sophie avait inconsciemment deviné la tactique de l'habile avoué qui recommandait à l'avocat d'injurier le plaignant, le cas de l'accusé étant mauvais; et elle la mit en pratique. « C'est avec sa carpe comme avec ses romans , dit-elle un jour, les autres les font, et il y met son nom. Je l'ai bien vu, c'est un grand diable de vaniteux. »
Or, il n'y avait pas à en douter pour ceux qui ne le connaissaient pas très bien, Dumas était un grand diable de vaniteux ; et le digne docteur, ruminant les remarques de sa cuisinière, en arriva à penser que Dumas pouvait bien avoir, dans l'arrière-cuisine, un chef habile préparant les victoires dont son maître se targuait ensuite.
Dumas, sur ces entrefaites, s'était absenté pendant plus d'un mois; mais, un jour ou deux après son retour, il vint au Café de Paris, et, tout naturellement, s'enquit des essais de Sophie. Le docteur y mit quelque réticence, ne se souciant pas d'avouer l'insuccès de son cordon bleu. Il en avait déjà, toutefois, parlé hautement à d'autres, et avait imprudemment raconté les soupçons de Sophie au sujet d'un collaborateur secret de Dumas. Un des assistants fut assez malavisé pour lever ce lièvre. Jamais, pendant nos longues relations, je n'ai vu Dumas dans une telle rage. Mais il se calma presque aussitôt. « Il n'y a qu'une réponse à une accusation pareille, dit-il avec une emphase de l'effet le plus comique, étant donnée la frivolité du cas; il n'y a qu'une réponse : vous viendrez dîner avec moi demain, et vous allez choisir un délégué qui assistera, à partir de trois heures, à la préparation de mon dîner. »
J'étais le plus jeune, le choix tomba sur moi. Mon amitié de toute la vie avec Dumas date de ce jour. A trois heures précises, le lendemain, j'arrivais Chaussée d'Antin; le domestique m'introduisit dans la cui- I. 4
sine, où je trouvai déjà le grand romancier, debout, entouré de ses ustensiles, tous reluisants à plaisir; quelques-uns même étaient en argent. A l'exception de la soupe aux choux, dont il s'était occupé, m'avouat-il, depuis le matin, tous les éléments du dîner étaient là, dans leur état naturel, les viandes parées ou troussées, les légumes lavés et pelés, mais rien de plus. Il était assisté par sa cuisinière et une fille de cuisine, mais lui-même, les manches retroussées jusqu'au coude, un large tablier autour de la taille, la chemise ouverte et la poitrine à nu, conduisait les opérations. Je ne crois pas avoir jamais rien vu de plus amusant, et cependant j'aurai souvent, au cours de ces notes , à relater les bizarreries de certains grands hommes. Je compris alors que les écrivains qui parlent des défis de Carême, de Dugléré et de Casimir, ne se livrent pas simplement au culte de la métaphore.
A six heures et demie parurent les premiers invités; à sept heures moins un quart, Dumas se retira dans sa ■chambre pour changer de toilette, et à sept heures sonnantes, le domestique annonça : « Monsieur est servi. » Le dîner se composait de la soupe aux choux précitée, de la carpe objet du débat; venaient ensuite un ragoût de mouton à la hongroise, un rôti de faisans et une salade japonaise. Le pâtissier avait fourni le dessert et les glaces. De ma vie, je n'ai si bien dîné, pas même huit jours après chez le docteur Véron, quand la coupable Sophie et lui firent leur amende honorable.
J'ai passé avec ces gens d'esprit de bien agréables soirées, mais je ne m'en rappelle pas de plus délicieuses que cette dernière. Tout le monde était en fort belle humeur; le dîner superbe, quoique, toute comparaison faite, il restât inférieur à celui de Dumas; et en outre, pendant la semaine qui s'était écoulée entre les deux