CHAPITRE III
réunions , un des successeurs du docteur Véron à la direction de l'Opéra, Léon Pillet, avait reçu la plus étrange citation qui ait jamais été inscrite sur les rôles d'un tribunal.
Depuis près de dix-neuf ans, on avait tenté plusieurs fois, mais en vain, de monter \e I^rey schuss, de Weber. Castil-Blaze en avait donné une adaptation sous le titre de Robin des bois ; d'autres encore avaient essayé ; mais jusqu'en 1841 l'œuvre de Weber, même mutilée, n'était pas connue du public de l'Opéra.
A cette époque, M. Emilien Paccini en fit une très bonne traduction, et Hector Berlioz fut chargé d'écrire les récitatifs ; car on doit se rappeler que l'opéra de Weber contient des passages parlés, ce qui n'est pas de mise dans un grand opéra. Berlioz s'acquitta de sa tâche avec un goût et un respect pour le plan original de l'auteur qui leur faisaient à tous deux grand honneur; il avait cherché ses thèmes dans l'œuvre même de Weber, notamment dans \ Invitation à la valse. Néanmoins, à la représentation, le Freyschiltz fut misérablement tronqué dans la crainte que le spectacle ne dépassât minuit; car on l'avait d'autre part allongé d'un ballet pour ne pas priver le public du divertissement chorégraphique auquel l'usage lui donnait droit.
Paccini et Berlioz, après avoir vainement protesté, ne remirent plus les pieds à l'Opéra et publièrent hautement leur désapprobation. Ce (\\12iS\-Freyschut2 eut pourtant un certain succès. M. Pillet se frottait les mains d'aise, s'applaudissant de son habileté, lorsque Némésis lui apparut, en la personne d'un visiteur du Vaterland, qui, d'un seul coup, abattit la vanité du directeur, coup cruel, et, ce qui était pis encore, parfaitement légal.
Le visiteur n'était rien moins que le comte Tyszkiewicz, un des meilleurs critiques de musique du temps,
directeur de la revue « Die niusikalisclie Zeitung », de Leipzig, la plus importante publication musicale du monde entier.
Le comte, alléché par l'affiche et naturellement curieux d'entendre comment des artistes français interpréteraient une œuvre si foncièrement allemande, avait pris son billet, se promettant une agréable soirée. Mais , hélas ! trois fois hélas ! à peine installé dans ' son fauteuil, il n'y tint plus et, indigné des libertés prises avec le texte et la partition par les chanteurs, les musiciens et le chef d'orchestre, courut au commissaire de police de service au théâtre, pour exiger, ou l'exécution de l'opéra de Weber dans son intégrité, telle que la promettait l'affiche, ou le remboursement de son argent. N'ayant pu obtenir ni l'un ni l'autre, il requit tout au moins le commissaire de police de dresser procès-verbal de sa plainte, bien déterminé à entamer un procès, et le lendemain tous les journaux reçurent un exposé lithographie de l'affaire avec une demande d'insertion ; mais pas un ne fit droit à la requête. Le comte, dépité, prit un avoué, un avocat, et commença les poursuites.
L'affaire en était là au moment du dîner du docteur Véron. Le prochain procès défraya naturellement la conversation, bien que ni la victime de cette plaisanterie ni son avocat ne fussent au nombre des invités. Nestor Roqueplan, qui devait, lui aussi, plus tard, après Léon Pillet, diriger l'Opéra, prédisait le renvoi du plaignant. « On devrait conseiller à l'avocat, disait-il, d'inviter le président et ses assesseurs à venir entendre l'ouvrage avant de rendre leur jugement; s'ils s'y amusent, ils ne concluront pas contre Pillet; s'ils s'y ennuient, ils s'y endormiront, mais n'en voudront point convenir. Et quand bien même leur verdict serait défavorable à Pillet, celui-ci pourrait encore en appeler du chef d'incompétence : un homme s'appelant