CHAPITRE III
Tyszkiewicz n'a pas le droit de plaider au nom de l'harmonie (i) . »
Dans une société comme celle qui était réunie autour de la table du docteur Véron, une simple phrase suffisait souvent pour évoquer une foule de souvenirs. Roqueplan avait à peine suggéré cette idée d'inviter les juges à la représentation du Freyschûtz, que notre hôte reprit : « Je peux vous citer un cas où l'on eut réellement recours à l'expédient dont vous parlez, Roqueplan, et celui qui l'imagina n'était pas, à beaucoup près, aussi malin que vous. C'était un simple pompier qui le trouva pour se tirer d'un bien mauvais pas. Il allait être traduit devant un conseil de discipline pour négligence dans le service. L'aventure eut lieu sous la direction de mon successeur immédiat, Duponchel, à la quatrième ou cinquième représentation de Guido et Ginevra, d'Halévy. Un décor prit feu, et seule la présence d'esprit de Duponchel évita la panique et prévint une affreuse catastrophe. On remonta, toutefois, à la cause de l'accident, et l'on découvrit que le brigadier, posté à l'endroit où le feu avait commencé, s'y était endormi. Il convint franchement de sa faute, mais invoqua les circonstances atténuantes : « Que voulezvous dire par là? lui demanda le capitaine chargé du rapport.
« — Pareille chose ne m'est jamais arrivée, mon capitaine, mais je défie n'importe qui de rester éveillé pendant cet acte. Je ne vous demande pas de me croire sur parole, mais d'essayer vous-même. » Le capitaine es-
(i) Je ne sais si cette argumentation , développée en effet en première instance, par l'avocat de Pillet, sur l'avis de Roqueplan, influa sur la décision de justice; toujours est-il que le jugement rendu, il est vrai, en faveur du plaignant, ne condamna Pillet qu'à sept francs de dommages et intérêts, — c'était le prix d'un fauteuil, — et aux dépens. Il était basé sur ce motif « que le défendeur n'avait pas absolument rempli les conditions du programme ». L'Éditeur,
saya. Le capitaine s'assit; mais, deux ou trois minutes après le lever du rideau, on le vit quitter précipitamment la place. Le brigadier ne passa point au conseil; il en fut quitte pour une sévère réprimande, et l'on tint l'affaire secrète, par considération pour Halévy.
a J'ajouterai, dit le docteur Véron, que le pompier est loin d'être mauvais juge en matière théâtrale, car il ne quitte jamais la scène plus de trois ou quatre soirées de suite. Je me rappelle très bien que Meyerbeer, pendant les répétitions de Robert le Diable, causait souvent avec eux. Chose assez curieuse, il faisait quelquefois de légers changements après ces conversations. Je ne veux pas dire que le grand compositeur en agissait ainsi d'après leurs inspirations, mais je n'en serais pas autrement étonné. »
Alexandre Dumas, en l'honneur duquel, ne l'oublions pas, le dîner était donné, avait une excellente mémoire : il paraît que, quelques années plus tard, il se souvint de l'anecdote pour la mettre à profit. Voici l'histoire, telle que son fils nous la rapporta par la suite. En compagnie de quelques amis de son père, il assistait à la première des répétitions générales des Trois Mousquetaires à l'Ambigu-Comique. Ce n'était pas une répétition générale proprement dite, les acteurs n'étant pas costumés, et la toile de fond et les coulisses constituant toute la mise en scène. Pendant les six premiers tableaux , le casque brillant d'un pompier dissimulé derrière une coulisse et écoutant de toutes ses oreilles, avait attiré leur attention. L'auteur l'avait également remarqué. Vers le milieu du septième tableau, le casque disparut subitement; Dumas, qui s'en était aperçu, aussitôt l'acte fini, se mit à la recherche du pompier. « Pourquoi êtes-vous parti? lui demanda-t-il. — Parce que je ne m'amusais plus », répondit l'homme avec candeur, ignorant qui l'interrogeait. — « ... Et voilà mon père, racontait le jeune Dumas, qui court s'en-