CHAPITRE III
fermer dans le cabinet du directeur, ôte son habit, son gilet et ses bretelles, défait le col de sa chemise, — il ne pouvait pas travailler autrement, — envoie chercher le manuscrit du septième tableau, et, au grand ébahissement de Béraud (i), le déchire et le jette au feu.
« Que faites-vous? gémit le malheureux directeur. — Vous le voyez, ce que je fais; je détruis le septième tableau, il n'amuse pas le pompier. Je sais ce qu'il lui faut. »
Et une heure et demie après, à la fin de la répétition, on distribuait aux acteurs le nouvel acte à étudier.
Je suis revenu, par une voie détournée, à l'auteur de Monte-Cristo, parce que « tout chemin avec moi mène à Dumas ». Il compte, je l'ai dit déjà, dans les plus heureux de mes souvenirs, et, je puis bien l'avouer après un si long laps d'années, j'aurais gaiement sacrifié mes relations avec toutes les autres célébrités de l'époque, — David d'Angers, peut-être, excepté, — pour l'amitié de Dumas père. Il est resté pour moi le type du Français avec toutes ses bonnes qualités et bien peu de ses défauts. Il était absolument impossible avec lui d'être triste, et il ne faut pas croire que son animation et sa belle humeur fussent intermittentes ou réservées aux réunions nombreuses. Il était la vivante expression de ce que les Français ont si justement appelé la joie de vivre, joli mot qui ne s'applique guère à ceux qui ont dépassé le printemps de la vie. Chez Dumas, cette joie était chronique et ne l'abandonna que peu de mois avant sa mort.
J'allai le voir, je m'en souviens, peu après le dîner dont je viens de parler. Il avait transporté ses pénates à Saint-Germain et n'était à Paris que pour quelques jours.
(i) Antony Béraud, littérateur et auteur dramatique, fut directeur de l'Ambigu de 1S41 à 1848. L'Éditeur.
« Monsieur est-il chez lui? demandai-je au domestique.
— Il est dans son cabinet, monsieur, me répondit-il ; monsieur peut entrer. »
Au même instant, le bruit d'un grand éclat de rire nous parvint de l'intérieur de l'appartement, et j'ajoutai : « Je préfère attendre que M. Dumas soit seul.
— Monsieur n'a personne ; il travaille, me dit en souriant le domestique; monsieur rit souvent ainsi en travaillant. »
Et c'était vrai : Dumas était seul, ou plutôt en tête-àtête avec un de ses héros dont les saillies le faisaient, littéralement, mourir de rire.
Le travail était pour lui, comme au reste tout ce qu'il entreprenait, un véritable plaisir. Il chassait, un jour, depuis six heures du matin, entre Villers-Cotterets et Compiègne, et avait tué vingt-neuf pièces de gibier. « Je veux faire la trentaine, dit-il, et j'irai dormir, car je suis las. » Quand il eut tué sa trentième perdrix, il se dirigea lentement vers la ferme, où son fils et ses amis le retrouvèrent quatre heures plus tard, se rôtissant devant le feu, les pieds sur les chenets, et tournant ses pouces.
« Qu'est-ce que tu fais donc là, assis de la sorte? lui demanda son fils.
— Ne le vois-tu pas? je me repose.
— As-tu dormi?
— Non, je n'ai pas pu; il est impossible de dormir ici; c'est un bruit infernal; avec les moutons, les vaches, les cochons et le reste, il n'y a pas moyen de iermer l'œil.
— Alors, tu es là, depuis quatre heures, à tourner tes pouces?
— Non, j'ai écrit une pièce en un acte. » La pièce en question était Romulus, qu'il donna à Régnier pour être lue à la Comédie française sous un pseudonyme,