CHAPITRE m
et comme l'œuvre d'un jeune auteur inconnu. Elle fut reçue à l'unanimité.
C'est un fait connu et attesté par les livres de comptabilité de la Compagnie du chemin de fer de l'Ouest, que, pendant les trois années du séjour de Dumas à Saint-Germain , les recettes augmentèrent de vingt mille francs par an. On a objecté, il est vrai, que c'était alors le début des chemins de fer, que cette augmentation était normale et se serait tout aussi bien produite sans la présence de Dumas dans l'ancienne résidence royale; mais il est curieux de constater que, du jour où il la quitta, le trafic des voyageurs retomba au total antérieur. Dumas avait, à la lettre, galvanisé la vieille ville endormie. Il avait acheté le théâtre, oii les artistes de la Comédie française, avant de souper avec lui, venaient donner Mademoiselle de Belle-Isle ou les Demoiselles de Saint-Cyr, au profit des pauvres. Après le souper, on tirait deux fois par semaine, sur la terrasse, des feux d'artifice qu'on apercevait de Paris et de Versailles. Étonné et ravi, Louis-Philippe était bien tenté d'attribuer ce changement au bienfait de son règne. Mais comment la même résurrection ne se produisait-elle pas à Versailles, dans ce grand et superbe Versailles dont on avait ouvert au public les galeries de peinture, fraîchement restaurées, et où l'on faisait jouer les grandes eaux , chaque premier dimanche du mois? Le roi n'y comprenait rien.
Il envoya chercher M. de Montalivet et lui confia que, charmé du reste de la prospérité renaissante de Saint-Germain, il ne serait pas fâché de voir Versailles un peu plus gai.
« Vous le désirez vraiment. Sire? lui demanda le ministre.
— Non seulement je le désire, mais je vous avoue que cela me ferait un réel plaisir.
— Eh bien, Sire, Alexandre Dumas vient d'être con-
damné à quinze jours de prison pour infraction à ses devoirs de garde national : ordonnez-lui de passer cette quinzaine à Versailles, et je garantis à Votre Majesté que Versailles s'animera. »
Louis-Philippe se montra rebelle à cette inspiration. Le seul membre de la famille d'Orléans à qui Dumas fût vraiment sympathique était le fils aîné du roi, dont la mort prématurée affecta vivement le grand romancier; il avouait cependant regretter l'homme et non le futur roi; mais, tout en professant hautement ses sentiments républicains, il n'oublia jamais ce qu'il devait à Louis-Philippe, ni l'amitié que celui-ci lui avait témoignée, n'étant encore que duc d'Orléans. Je suis même tenté de croire que Dumas eût plutôt exagéré sa reconnaisance. Lorsqu'en 1847 il lui prit fantaisie d'entrer au Parlement, il pensa naturellement à la petite ville qui avait tant bénéficié de son séjour, à Saint-Germain, et Saint-Germain le renia. On le trouvait trop immoral. Dumas attendit patiemment une autre occasion, qui ne se présenta que l'année suivante, après l'abdication de Louis-Philippe. Tenant alors une réunion d'électeurs à Joigny, il fut sommé par un certain M. de Bonnelière de démontrer comment il conciliait son titre de républicain avec celui de marquis de la Pailleterie, et avec le fait d'avoir été secrétaire du duc d'Orléans, quoiqu'il n'eût jamais, en réalité, occupé une position de cette importance dans la maison d'Orléans. Voici, telle que la donnèrent les journaux du temps, la réponse qu'il fulmina :
« Sans doute, répliquait-il, de safaçon prime-sautière et goguenarde, je m'appelais autrefois le marquis de la Pailleterie , nom que je tenais de mon père et dont j'étais très fier, n'ayant pas pu me faire encore un nom glorieux qui m'appartînt en propre. Mais maintenant que je suis quelqu'un, je m'appelle Alexandre Dumas, tout court; et tout le monde me connaît, vous comme