CHAPITRE III
les autres, — vous, absolument ignoré, qui n'êtes venu que pour vous vanter demain, après m'avoir insulté ce soir, de connaître le grand Dumas. Si c'était là votre ambition, vous auriez pu la satisfaire sans manquer aux règles de la courtoisie la plus élémentaire. » Quand les applaudissements provoqués par cette réplique eurent cessé, Dumas continua : « Il est hors de doute aussi que j'ai été le secrétaire du duc d'Orléans, et que j'ai été comblé de faveurs par sa famille. Citoyens, si vous ignorez le sens de cette expression, la mémoire du cœur, permettez-moi de proclamer ici hautement que je ne l'ignore pas et que j'ai voué à cette royale famille tout le dévouement dont est capable un homme d'honneur. »
Mon intention n'est pas, certes, d'esquisser ici le portrait d'Alexandre Dumas politicien , car je crois qu'il était peu fait pour la carrière politique; je veux cependant citer encore quelques lignes du discours dont je viens de donner des extraits; ces paroles, prononcées il y a trente-cinq ans, ne peuvent manquer de frapper le lecteur par leur sagacité jusqu'à un certain point prophétique : « Géographiquement, disait-il, examinant la situation politique de l'Europe, géographiquement, la Prusse a la forme d'un serpent, et comme lui elle semble engourdie tandis qu'elle concentre ses forces pour tout engloutir autour d'elle, — le Danemark, la Hollande, la Belgique; quand elle aura englouti tout cela, vous verrez que l'Autriche sera dévorée à son tour, et peut-être aussi, hélas ! la France. »
Ces derniers mots, comme on peut l'imaginer, soulevèrent une tempête de sifflets; l'orateur n'en tint pas moins, jusqu'à minuit, son auditoire sous le charme.
Un candidat parlementaire , quelque éloquent qu'il soit, qui jette ses électeurs dans la rivière quand ils viennent à l'ennuyer, était, même à cette période troublée, chose assez nouvelle, et c'est pourtant ainsi que Dumas, après la réunion, traita deux braillards, pour
leur montrer que sa poigne aristocratique valait bien leurs poignes de plébéiens.
Peu d'années après, dans un dîner chez Dumas, rue d'Amsterdam, je rencontrai un M. du Chaffault qui avait été témoin oculaire de cette scène, ainsi que de tout ce qui s'était passé dans cette mémorable journée. Le matin de ce jour, M. du Chaffault n'avait jamais vu le grand romancier; le soir, il était son ami pour la vie. C'est un exemple de plus de cette irrésistible fascination que Dumas exerçait sur tous ceux qui se trouvaient en rapport avec lui; car enfin le début de cette amitié coûta à M. du Chafïault six cents francs, montant des dépenses de cette partie de la campagne électorale. Cette histoire, telle qu'elle nous fut racontée l'aprèsmidi suivante, au Café Riche, par M. du Chaffault, au docteur Véron, à Joseph Méry et à moi, est trop bonne pour être passée sous silence. Je la transcris aussi exactement que possible.
« J'avais alors près de vingt-quatre ans, pas grand'chose à faire, et des revenus modérés. On réparait mon habitation, à quelques lieues de Sens, et j'avais pris mes quartiers dans le principal hôtel de la ville. C'était en avril 1848, au moment des premières élections de la seconde République. Il y avait beaucoup d'agitation, ce qui ne me déplaisait pas, quoique je ne prisse aucun intérêt aux affaires politiques. J'étais encore au lit, un matin, quand vers six heures, sans qu'on eût frappé, la porte de ma chambre s'ouvrit violemment, et quelque chose comme un grand colosse noir se dressa devant moi. J'avais un pistolet à portée de la main et je tentais de l'atteindre, quand le monstre parla : « N'ayez pas « peur, dit-il, je suis Alexandre Dumas. On m'a dit « que vous étiez un bon garçon, et je viens vous « demander un service. »
« Je n'avais jamais vu Dumas , mais , d'après un portrait de lui, je le reconnus aussitôt : « Vous