CHAPITRE III
(( m'avez souvent beaucoup amusé, lui dis-je, mais « j'avoue qu'aujourd'hui vous m'avez fait peur. Que « voulez-vous, au nom du ciel, à cette heure indue? « — J'ai couché ici, me répondit-il, j'ai débarqué à « minuit, et je pars à l'instant pour Joigny afin d'as- « sister à une réunion électorale. Je me présente dans « votre département. »
« Je sautai à bas du lit, Dumas me tendit mon pantalon, et comme je prenais mes bottes : « Oh! pen- « dant que j'y pense, je suis venu vous demander une « paire de bottes; en sautant en voiture, l'une des « miennes s'est complètement détériorée, et il n'y a « pas de magasins ouverts. »
« Comme vous pouvez le voir, je suis loin d'être un géant, et Dumas en est un. Je le lui fis observer, mais il ne me répondit même pas. Il avait aperçu trois ou quatre paires de bottes sous la table de toilette, et en un clin d'œil il avait choisi la meilleure paire , l'avait enfilée, me laissant ses vieilles chaussures absolument usées, mais que je conserve chez moi dans ma bibliothèque. Je les montre à mes visiteurs comme le mille et unième volume d'Alexandre Dumas (i).
« Du moment où il eut pris mes bottes, nous fûmes aussi bons amis que si nous nous étions connus depuis nombre d'années; Dumas, lui, me tutoyait comme si nous avions été à l'école ensemble.
« — Vous allez à Joigny? lui dis-je, j'y connais pas « mal de monde.
« — Tant mieux, car je vais t'emmener avec moi. »
« N'ayant pas à aller plus loin que Joigny, et voyageant dans la voiture de mon nouvel ami, je ne jugeai pas nécessaire de me pourvoir d'un supplément de fonds; j'avais au plus cinq ou six cents francs dans ma poche.
(0 Alexandre Dumas avait le pied étonnamment petit. — L'Éditeïir.
Un instant après, nous étions en route, et les trois premières heures me parurent autant de minutes. A chaque maison de campagne devant laquelle nous passions, c'était un flot d'anecdotes et de légendes, ayant trait à ses propriétaires, entremêlées de réflexions bizarres et d'épigrammes. Au premier changement de chevaux, le secrétaire de Dumas paya. Au second, à Villevailles, Dumas me dit : « As-tu vingt francs de « monnaie? « Tout naturellement, je pris ma bourse, je payai et j'inscrivis sur mon carnet : « Alexandre Du- « mas, vingt francs. » Je m'aperçus bientôt que j'aurais pu m'épargner cette peine, car, au moment de notre arrivée à Joigny, il s'éloigna précipitamment sans s'occuper de rien. Le postillon se tourna vers moi pour recevoir le prix de sa course, je payai et j'écrivis de nouveau : « Alexandre Dumas, trente francs. »
« La première réunion était fixée à quatre heures, au théâtre. On s'adressa à moi pour la location de la salle, pour le gaz. Je continuai à payer, mais sans prendre note des item, me disant : « Quand je serai au bout de « mes six cents francs, ma petite excursion sera terce minée, et je retournerai à Sens. » Ma petite excursion ne dépassa pas une journée, car j'eus à régler la note du dîner à l'hôtel du Duc de Bourgogne. Dumas avait invité tous ceux qui s'étaient trouvés sur son chemin.
« Je ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pas eu, ce matin-là, dix mille francs dans ma poche, afin de prolonger mon voyage une semaine ou deux. Mais le lendemain matin, ma bourse était vide et notre défaite était certaine. Je m'étais déjà identifié avec les aspirations de Dumas, et je rentrai à Sens, ravi de l'avoir vu, d'avoir parlé à cet homme de génie, qui est plus riche que tous les millionnaires du monde réunis, car, ne s'inquiétant jamais de rien, il ignore absolument les soucis d'argent. Trois mois après, l'imprimeur de Joigny tirait sur moi pour cent francs de bulletins de vote, que je