CHAPITRE III
n'avais naturellement pas commandés, maii: dont j'acquittai la traite aussi joyeusement que toutes les autres factures. J'ai conservé cette traite avec les vieilles bottes : ce sont les souvenirs des deux premiers jours de mon amitié avec ce bien cher ami. »
Au premier abord, tout ceci pourrait faire croire que nous avons affaire à un véritable Harold Skimpole, mais personne ne ressemblait moins qu'Alexandre Dumas au héros de Dickens. M. du Chaffault le dépeint à merveille quand il dit qu'il ne prenait aucun souci de l'argent, pas même du sien.
« Mon biographe, disait souvent Dumas, ne manquera pas de signaler que j'étais ww. panier percé, mais il oubliera, je n'en doute pas, d'ajouter que, en règle générale, ce n'était pas moi qui faisais les trous. »
Les biographes n'ont pas été tout à fait aussi injustes. Malheureusement, peu connaissaient Dumas intimement, et ils étaient si occupés à dépeindre l'auteur dramatique et le romancier qu'ils ont négligé l'homme. Ils auraient pu citer pas mal de traits prouvant l'im.prévoyance personnelle de Dumas et sa générosité envers les autres, en questionnant ses familiers. D'un autre côté, ces derniers eux-mêmes ne savaient ces histoires que d'une manière incomplète; les dire toutes serait impossible, car personne, et je n'en excepte pas Dumas lui-même, ne connaissait la moitié des gens qu'il avait obligés. Dans cet appartement de la rue d'Amsterdam, dont je viens de parler, il y avait toujours table ouverte, et s'y asseyait qui voulait. Combien de fois n'ai-je pas entendu Dumas demander, lorsqu'un des convives avait quitté la table : « Qui est-ce? Savez-vous son nom? »
Qui que ce soit, arrivant avec un ami, ou recommandé par lui, ou même par une simple connaissance, et surtout si cette connaissance portait jupons, était immédiatement invité, suivant l'heure, à déjeuner ou à dîner. Le comte de Cherville m'a raconté que, Dumas
s'étant installé à la Varenne-Saint-Hilaire, sa note de boucherie, pour le second mois de son séjour, s'éleva à onze cents francs. Rappelons que sa maison se composait alors seulement de deux secrétaires et de trois domestiques, qu'à cette époque l'argent avait plus de valeur qu'aujourd'hui, surtout en province, oià l'on peut vivre encore maintenant à très bon marché. C'est pour cela que , pendant une de ces crises financières qui étaient périodiques chez Dumas, M. de Cherville l'avait décidé à quitter momentanément Paris, pour s'installer chez lui. Tout alla assez bien tant qu'il fut l'hôte de M. de Cherville; mais, le pays lui ayant plu, il loua une maison et la meubla de la cave au grenier de la façon la plus coûteuse, et comme s'il avait dû y finir ses jours. Indépendamment du mobilier, il dépensa de quinze à dix-huit mille francs en tentures, peintures et réparations. Les parasites et les harpies que M. de Cherville avait tenus à distance fondirent sur lui comme un essaim de sauterelles. « Et combien de temps, ajoutait M. de Cherville, pensez-vous que Dumas resta dans son nouveau domicile? Trois mois, ni plus, ni moins. La vente du mobilier n'atteignit pas le quart du prix d'achat; les réparations, les décorations intérieures, etc., furent absolument perdues, car le nouveau locataire refusa d'en rembourser un centime, et Dumas, ayant pris la fantaisie d'aller en Italie, ne voulut pas entendre parler d'attendre qu'il s'en présentât un autre plus généreux ou plus consciencieux, dans la crainte d'avoir encore sur les bras le loyer de la maison. J'étais là, heureusement, pour veiller à ce qu'il touchât le prix de la vente du mobilier. »
Cette dernière phrase demande une explication, car généralement, quand un homme vend son bien, il en empoche l'argent. Mais avec Dumas les choses en allaient autrement, et, sauf dans la circonstance précédente, il ne disposa jamais de l'ameublement de sa