‹ Un anglais à ParisChapitre 5 sur 161 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

foi dans l'ingéniosité de leurs devanciers que par le défaut d'imagination de ceux-ci. La Méditerranée étalait devant eux son immensité. Et comment un Bouginier, même dessiné sur la plage, pouvait-il de son doigt étendu leur désigner autre chose que les flots mouvants?... Extrêmement découragés, ils descendaient la Cannebière ; tout à coup, sur un panneau, entre les fenêtres d'une agence maritime, ils retrouvèrent leur étoile conductrice. Bouginier était là, le doigt posé sur un mot : « Malte. » Ils s'embarquèrent aussitôt pour l'ancienne résidence des chevaliers du Temple. Sur les murs de la douane de l'île, Bouginier les accueillit, une banderole sortant des narines, et sur cette banderole, un nom : « Alexandrie. » Une indication analogue les attendait aux Pyramides; et enfin, au milieu des ruines de Thèbes, les deux détachements se réunirent, au moment oîi un nouveau mot : « Suez », allait sortir de la bouche d'un nouveau Bouginier.

Dans la caravane se trouvait un jeune homme, nommé Berthier, qui devint par la suite un architecte de talent. Le passage du Caire était alors, je l'ai déjà dit, le quartier général du commerce de la lithographie et de l'imprimerie; la branche la plus florissante de cette industrie était celle des lettres de faire part, des menus de restaurant et des cartes de visite. Les deux premiers de ces articles étaient, comme la plupart des imprimés destinés à la circulation, soumis à un droit de timbre. Louis-Napoléon l'abolit dans les premiers jours du second Empire; et pour en témoigner leur gratitude, les lithographes décidèrent de faire réparer l'arcade qui était dans un état déplorable de dégradation ; Berthier en fut chargé. Ce passage avait été construit primitivement en mémoire des victoires de Bonaparte en Egypte; aussi, lorsque Berthier reçut cette commande, songea-t-il aussitôt à utiliser pour l'ornementation de la façade les souvenirs de son voyage de jeunesse au pays

des Pharaons, mais, entre les divinités égyptiennes et les sphinx de Karnak, l'image de Bouginier se dressa devant lui.

Et voilà pourquoi on peut encore de nos jours voir Bouginier et son nez sur la frise d'un bâtiment dans un des quartiers ouvriers de Paris.

Si je me suis attardé à parler de Bouginier, plus que ne le comportait l'importance du sujet, c'est uniquement pour donner une idée de l'esprit de malice, de l'amour des farces qui animaient la plupart des hôtes de la Childeberte. En général, leurs diableries étaient assez innocentes . La persécution picturale infligée à Bouginier est un des méfaits les plus graves qui puissent leur être reprochés ; et leur victime , en bon garçon qu'elle était, en fut plus amusée que vexée. Malheur cependant au bourgeois compassé qui pénétrait dans leur repaire ! au camarade récalcitrant, d'un tour d'esprit plus sérieux, qui désirait poursuivre paisiblement ses études ! Sa vie devenait intolérable, la bâtisse se prêtant à toutes sortes de surprises nocturnes et de sorties à la guérilla. Partout ailleurs, quand un homme ferme sa porte, il est sans présomption en droit de compter sur une solitude relative. Ses voisins pourront, au pis aller, faire du bruit sur sa tête ou dans la chambre voisine. A la Childeberte, un pareil isolement était hors de question. Là, pas une porte ne tenait sur ses gonds, pas une fenêtre qu'on ne pût à volonté ouvrir ou fermer du dehors, pas un plafond qui ne menaçât ruine, pas un plancher qui ne fût en danger de céder et de vous faire passer brusquement d'un étage à l'autre, pas un escalier qui ne tremblât sous les pas, si légers qu'ils fussent. En un mot, la place entière démontrait victorieusement jusqu'à quel point extrême ce qui est vermoulu peut tenir encore, même sans être ménagé.

L'origine de la construction actuelle était enveloppée

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