CHAPITRE III
maison. La divinité présidant au logis l'emportait invariablement en faisant place à celle qui devait lui succéder, et ces changements de règnes avaient lieu une fois ou deux par an. « La reine est morte, vive la reine! » La nouvelle souveraine devait au début se contenter de murs dénudés et d'un confort restreint; peu à peu le nid se garnissait, et « il n'y avait rien de changé en la demeure, sauf le nom de la maîtresse ».
En conséquence, bien qu'Alexandre Dumas n'ait pas, pendant quarante ans, gagné moins de deux cent mille francs par an; bien qu'il ne fût ni joueur, ni buveur, ni même fumeur; malgré sa sobriété, qui était grande, en dépit de ses prétentions culinaires, — le bœuf bouilli sauté était son plat favori, — les avertissements et les sommations pleuvaient sur lui dru comme grêle, et il était souvent sans le sou.
M. du Chaffault me raconta un jour, à ce sujet, une scène qui vaut la peine d'être répétée. Il causait avec Dumas, dans son cabinet, quand on introduisit un visiteur. C'était un réfugié italien, homme de lettres, à moitié mort de faim. M. du Chaffault ne pouvait bien suivre la conversation, car ils parlaient italien. Tout à coup, Dumas se leva, se dirigea vers le mur auquel était accrochée une superbe paire de pistolets. Il en prit un, que le visiteur emporta, à la grande surprise de M. du Chaffault. Quand il fut parti, Dumas se retourna vers son ami : a II n'avait pas un sou, moi non plus; je lui ai donné ce pistolet.
— Ciel! vous ne lui avez pas conseillé de se brûler la cervelle! » s'écria M. du Chaffault.
Dumas éclata de rire : « Mais non, je lui ai dit simplement de le vendre ou de l'engager, et de me laisser le second pour le cas où quelque autre pauvre diable viendrait crier famine pendant que je suis si terriblement à sec. »
Et toutefois, dans ce même logement de la rue d'Am-
sterclam , que Dumas fût gêné ou non, le déjeuner, commencé en général vers onze heures et demie , ne finissait guère avant quatre heures et demie, parce que, les convives se succédant sans interruption, il fallait sans cesse renouveler le menu; aussi une communication était-elle établie entre la cuisine et la boucherie pour obtenir plus vite les suppléments de biftecks et de côtelettes.
Etait-il étonnant, dans ces conditions, qu'il y eût avalanche d'assignations, de citations et autres pièces de procédure? A dire vrai, personne ne s'en occupait, pas même celui des quatre secrétaires dont c'était l'attribution spéciale. Si je me rappelle bien, il s'appelait Hirschler. Les trois autres étaient Rusconi, Viellot et Fontaine. Hirschler était par malheur aussi insouciant que son maître, et, jusqu'à l'apparition de l'huissier, aussi indifférent. Ces officiers ministériels manifestaient d'ailleurs une étonnante urbanité. Je fus témoin d'une entrevue entre l'un d'eux et Hirschler, car le logis de Dumas était littéralement la maison de verre du philosophe. Là, point de secret, pas de squelette dans l'armoire; les périodes de gêne et d'abondance se laissaient voir au grand jour.
L'homme de loi et Hirschler commencèrent par se serrer la main: c'étaient de vieilles connaissances; il eût été difficile de trouver dans Paris un huissier qui ne fût pas une vieille connaissance de Dumas. Après cette amicale effusion, notre homme prévint Hirschler qu'il venait pour opérer la saisie.
« La saisie?... En sommes-nous déjà là? dit Hirschler. Attendez un instant, je vais voir. » Et il se rendit dans la cuisine ; les papiers timbrés étaient jetés pêle-mêle dans le profond tiroir d'un grand buffet de chêne, tous, indistinctement, sitôt reçus, pour être repêchés quand sonnait le « quart d'heure de Rabelais » ; jamais avant.