‹ Un anglais à ParisChapitre 42 sur 161 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

« Vous avez raison, lui dit Hirschler sans paraître le moins du monde tourmenté ou préoccupé. Je ne croyais vraiment pas en être là. Il faut que je vous demande encore une minute. Je pense que le tiers ou le quart de la somme suffira pour le moment ?...

— Ah! je ne sais pas, répondit l'huissier avec la plus exquise courtoisie. Voyez ce que vous pouvez faire. Je suppose qu'avec le tiers je pourrai arrêter pour un temps les poursuites. »

Il était rare qu'on pût trouver à la maison le tiers ou le quart de la somme due; il fallait envoyer quelqu'un chez Cadot, l'éditeur, ou chez le caissier du Moniteur, du Constitutionnel OM du Siècle. En attendant, on régalait l'huissier de la plus somptueuse manière, et quand le messager revenait avec la somme en question, Hirschler et l'huissier se serraient de nouveau la main, en se disant le plus cordial au revoir.

Au bout de quelques mois, le même huissier rentrait en scène. La comédie avait parfois jusqu'à douze représentations, si bien qu'on peut affirmer en toute sécurité que Dumas, à cause des frais, paya six ou sept fois le montant réel de certaines de ses dettes.

Il touchait bien quarante, cinquante et jusqu'à soixante centimes pour la ligne de soixante lettres; quelquefois même, plus rarement, soixante-quinze centimes; mais, malgré cela, comment suffire à tant de prodigalité et d'imprévoyance?... De plus, un tiers de cet argent allait aux collaborateurs de Dumas, un autre tiers à ses créanciers; le reste seulement était pour lui.

Je me suis attardé à parler de Dumas; une dernière histoire, et je lui dirai adieu.

Eût-il possédé à lui seul la fortune réunie de tous les Rothschild qu'il aurait trouvé moyen de la gaspiller, non pas, certes, égoïstement, mais, à coup sûr, il l'aurait donnée ou laissé prendre. Il n'avait pas la plus légère notion de la valeur de l'argent. Je le connaissais

8o UN ANGLAIS A PARIS.

depuis un an, quand j'allai le voir à Saint-Germain, oîi il était malade.

Son chien l'avait grièvement mordu à la main droite; il était au lit et obligé de dicter. Son fils venait de le quitter, il m'en informa, en ajoutant : « Quel cœur d'or, cet Alexandre! » Voyant que je ne lui demandais pas la cause de cette exclamation élogieuse, il me raconta, poursuivant sa pensée :

« Ce matin, j'ai touché six cent cinquante francs. Alexandre partait pour Paris; il me dit : — Je vais prendre cinquante francs.

« J'avais mal entendu, je lui réponds : — Ne prends pas tant que cela, laisse-moi cent francs.

« — Que veux-tu dire, père? me demande-t-il. Je te dis que je prends cinquante francs. — Et moi :

« — Ah! pardon. J'avais compris que tu en prenais six cents. »

Il aurait regardé comme la chose la plus naturelle du monde que son fils prît six cents francs et lui en laissât cinquante.

Il avait trouvé tout naturel aussi, lorsque ce fils avait huit ans, de se poser douze sangsues sur le bras pour vaincre la terreur que ce remède inspirait à l'enfant. On en avait ordonné, à la suite d'un accident, au petit Alexandre, qui refusait énergiquement de se soumettre à cette médication. En vain le père lui affirmait que cela ne faisait pas mal : « Alors, mets-en toi-même, et j'en mettrai aussi. » Le géant releva ses manches et fit ce que voulait l'enfant.

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