CHAPITRE IV
Le docteur Louis Véron. — Meyerbeer. — La Taglioni. — Aventures d'une danseuse en Russie. — Flotow et M. de Saint- Georges. — L'hôtel Castellane et quelques salons de Paris sous le règne de Louis-Philippe.
Après Dumas, la figure dominante dans mes souvenirs de cette époque, est le docteur Louis Véron, fondateur de la Revue de Paris (i). directeur de l'Opéra, qui ne fut jamais si brillant que sous sa direction ; le docteur Véron qui, comme on l'a dit, tint, pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, autant de place dans la chronique parisienne que Napoléon I"" dans l'Histoire de France; le docteur Véron, enfin, qui fut bien la ligure la plus originale qu'ait jamais produite une société civilisée. Seul, peut-être, à un certain point de vue, Phinéas Barnum pourrait lui être comparé, mais Véron était infiniment supérieur par l'éducation, le tact et les manières.
Le docteur Véron a publié ses Mcnioircs en six gros volumes, auxquels, quelques années après, il en ajouta un septième. Du commencement à la fin, ces souvenirs fourmillent de faits intéressants, plus encore pour ceux qui n'ont pas connu intimement l'auteur ni vécu aux temps qu'il raconte que pour ses amis ou ses contemporains. Car ces derniers sont tentés de rééditer,
(i) La Revue de Paris parut avant la Revue des Deux Mondes, à qui, en quelque sorte, elle ouvrit la voie.
en les lisant, le mot de Diderot recevant le portrait de son père : « Voilà bien mon père du dimanche, j'aimerais avoir mon père de tous les jours. » C'est qu'en effet le peintre avait représenté le digne coutelier de Langres avec son plus bel habit et sa perruque de cérémonie, et non comme son fils avait l'habitude de le voir. Le docteur Véron des Mémoires n'est pas le docteur Véron du Café de Paris, ni de cette avantscène de l'Opéra, où il ronflait si bien, en duo avec Auber, « gardant mieux la mesure que le grand compositeur lui-même »; ce n'est pas notre docteur Véron, plein de préjugés, de superstitions, et uniformément bienveillant pour ce motif, « que la bienveillance est, en général, le meilleur des placements » : au lieu du joyeux pessimiste que nous avons connu, il s'y montre en bourru bienfaisant, tel d'ailleurs que le dépeignaient les journalistes de l'époque ; en un mot, il se donne dans son livre des airs de philanthrope, tandis qu'il était, en réalité, un homme d'affaires consommé, au cœur assez sec, et qui, s'il faisait le bien parfois à la dérobée, ne craignait cependant pas trop qu'on le sût.
Son habileté ne fut pour rien dans l'événement qui servit de point de départ à sa célébrité. J'étais alors un petit garçon, mais j'ai si souvent, depuis, entendu discuter la chose, par des personnes autorisées, que je peux affirmer ce que j'avance. En juin 1831, le docteur Véron prit la direction de l'Opéra, qui avait été jusqu'alors gouverné à la mode de l'ancien régime, c'està-dire par trois gentilshommes de la maison du Roi avec un directeur actif, placé sous leurs ordres. L'excédent de dépense tombait à la charge du budget privé. Louis-Philippe transféra cette responsabilité à l'Etat, en la limitant. Les trois gentilshommes de sa maison furent remplacés par un commissaire royal, et le subside annuel fut fixé à 812,500 francs, somme assez ronde, réduite depuis à huit cent mille francs.