‹ Un anglais à ParisChapitre 44 sur 161 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

A l'arrivée du docteur Véron aux affaires, le Robert le Diable, de Meyerbeer, était ce qu'on appelle en termes de théâtre monté, ou sinon monté, du moins définitivement reçu. On n'avait encore à Paris entendu du nouveau maestro qu'un seul opéra : // Crociato in Egitto.

Malgré son sens artistique, il est difficile de dire, après tant d'années, si le docteur Véron fut très frappé du chef-d'œuvre du compositeur allemand. On a souvent soutenu le contraire, parce qu'il insista auprès du gouvernement pour obtenir une indemnité de quarante mille francs destinés à couvrir les premiers frais. Étant donné l'homme, cela ne prouvait rien du tout. Il pouvait avoir été profondément convaincu du mérite de Robert le Diable, et avoir eu une confiance absolue en sa réussite devant le public, — bien que le directeur le plus expérimenté ne puisse en aucun cas se flatter d'avance d'un succès, — sans se priver pour cela de solliciter les quarante mille francs du ministre, sous ce prétexte que la représentation de l'opéra lui était imposée par un traité de son prédécesseur. Je dois ajouter, à l'honneur du docteur Véron, qu'il aurait pu éviter la lutte qu'il eut à soutenir contre le ministre, en s'adressant à Meyerbeer lui-même, qui lui eût donné cette somme sans la moindre hésitation, plutôt que de voir le succès de son œuvre compromis par une mise en scène insuffisante.

Le grand musicien en était toujours cependant à se demander s'il fallait voir dans les costumes somptueux et les décors magnifiques un éloge implicite de la valeur musicale de ses compositions... ou le contraire. Il existe à ce propos une anecdote très caractéristique. A l'une des dernières répétitions de Robert le Diable, Meyerbeer semblait tout bouleversé. Après la belle scène du cloître de Sainte-Rosalie, saisi par l'effet fantastique de la lugubre procession des nonnes sortant de leurs tombeaux, il va trouver Véron.

« Mon cher directeur, lui dit-il, je vois bien que vous ne comptez pas sur l'opéra lui-même ; vous cherchez un succès de grand spectacle.

— Attendez le quatrième acte », réplique Véron, qui était la logique même.

Le rideau se lève sur le quatrième acte, et qu'aperçoit Meyerber?... Au lieu du vaste et grandiose appartement qu'il avait imaginé pour Isabelle, princesse de Sicile, un décor mesquin, misérable, à peine digne d'un théâtre de second ordre.

« Décidément, mon cher directeur, s'écrie-t-il alors, les traits contractés et avec une teinte d'amertume dans la voix, je vois bien que vous n'avez pas foi en mon œuvre ; vous n'avez pas même fait la dépense d'un décor neuf; il fallait me le dire, je l'aurais payé bien volontiers. »

Et il l'aurait payé vraiment, car il était à la fois fort riche et fort généreux.

« C'est une drôle de chose, disait lord X... en entrant un matin au Café de Paris, bien des années après ; il y a certains jours de la semaine oii la rue Le Peletier regorge de mendiants, et ce qui est plus singulier encore, ils ne font aucune attention à moi; je passe au milieu d'eux sans avoir à mettre la main à la poche.

— Je parierais, s'écria Roger de Beauvoir, qu'on joue ce soir Robert le Diable ou les Huguenots, et je vous donne pourtant ma parole que je n'ai pas vu l'affiche.

— Mais oui, on joue ce soir les Huguenots, reprit lordX...; mais quel rapport y a-t-il entre ces deux faits?... Les mendiants de Paris n'ont jamais, que je sache, manifesté une prédilection particulière pour les opéras de Meyerbeer, ni retenu des places les jours de représentation.

— Voici la chose, expliqua de Beauvoir : Meyerbeer — comme Rossini — ne manque jamais de venir le matin regarder l'affiche, et quand il y voit son nom, il

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