‹ Un anglais à ParisChapitre 45 sur 161 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

est dans un tel ravissement qu'il vide ses poches jusqu'à son dernier sou. Malgré tant d'années de succès, il craint toujours que le goût du public pour sa musique soit une fantaisie passagère; chaque représentation nouvelle diminue son appréhension, et trouvant qu'il ne saurait s'en montrer assez reconnaissant envers la Providence, il manifeste sa gratitude par des aumônes. »

Je tins à vérifier ce bizarre récit de Roger de Beauvoir; il était parfaitement exact.

Pour en revenir au docteur Véron, il est certain qu'il monta de son mieux Robert le Diable ; c'est à cet opéra et au talent de Taglioni qu'il dut sa fortune. Constatons aussi, pour ne pas le frustrer d'une part de sa gloire, que, sans lui, le succès de cette grande œuvre eût été moins éclatant; beaucoup de ses prédécesseurs et de ses successeurs ont eu, ou auront, chance pareille, sans savoir en profiter, ni dans l'intérêt du public, ni dans celui de l'art lyrique.

Ce n'est pas au hasard que j'ai comparé le docteur Véron à Phinéas Barnum. Véron fut réellement l'inventeur du piiffisme de la presse, de ce journalisme personnel qui relate jusqu'aux moindres faits et gestes de l'homme devenu populaire; coutume si bien passée dans nos mœurs qu'elle est aujourd'hui poussée jusqu'à l'excès. Tous les subordonnés ou collaborateurs de Véron bénéficiaient des avantages de ce système, leur gloire étant réflexe et rejaillissant sur lui. Un artiste remplaçant au pied levé un confrère malade, un machiniste sauvant la situation par sa présence d'esprit dans une circonstance critique, n'avait pas seulement son paragraphe dans le journal du lendemain, mais bien une colonne entière, où étaient narrés tous les faits saillants de sa vie et de sa carrière. C'était le système de Frédéric le Grandet du premier Napoléon, qui enre-

gistraient les hauts faits du moindre de leurs soldats comme ceux du plus illustre général, avec cette différence pourtant que quelquefois le conquérant français jugeait à propos de les taire, ce qui n'arrivait jamais au docteur Véron. Lorsque l'idée me prit de rédiger ces notes, je parcourus plusieurs liasses de journaux, et je ne sais si j'en trouvai un seul, de 1831 à 1835, qui ne contînt quelque long article concernant l'Opéra et son directeur. Cela me rappelait invinciblement ces bulletins que le grand Napoléon dictait sur le champ de bataille. J'ai aussi une collection d'affiches relatives à cette même brillante période de l'Opéra. Évidemment, comparée aux effusions éloquentes et aux moyens ingénieux qu'emploient les directeurs contemporains pour amorcer le public, les réclames de Véron étaient de simples jeux d'enfant ; c'était l'aube de l'art du puflisme, le public moins blasé avalait avidement l'hameçon. Voici quelques annonces qui nous semblent dignes d'être transcrites à titre de documents :

Demain, dernière représentation de..., qui, désormais, ne jouera plus qu'à de rares intervalles.

Demain, vingtième représentation de..., la dernière irrévocablement avant le départ de M . . .

Demain, septième représentation de M... Rentrée de Mme...

Demain, quinzième représentation de... par tous les principaux artistes de la création.

Demain, trentième représentation de... La troisième scène du second acte sera jouée comme le premier soir.

Demain, vingtième représentation de..., qui ne sera plus jouée qu'un nombre limité de soirées.

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