‹ Un anglais à ParisChapitre 46 sur 161 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Demain, seizième représentation de... Dans la scène du bal, sera ajouté un nouveau pas de châles.

Demain, trentième représentation de... Cette pièce à succès sera momentanément suspendue par suite d'engagements antérieurs.

Si enfantins que ces boniments puissent paraître à la génération actuelle, ils firent la fortune du docteur Véron, qui amassa cinquante mille francs de rente en quatre ans, et qui serait sûrement arrivé à soixantequinze mille sans l'explosion soudaine du choléra, en 1832, au plus fort du succès de Robert le Diable. A cette époque, le docteur Véron avait déjà mis de côté six cent mille francs, et il lui eût été facile de fermer le théâtre pendant ces mois terribles; mais, comme Molière, il se demanda ce que deviendraient tous ceux qui, vivant de la scène au jour le jour, n'avaient pu, comme lui, réaliser des économies; il prit les siennes, en fit dix parts, avec l'intention bien arrêtée de tenir bon pendant autant de mois, sans rien demander à personne. Cinq parts furent englouties. Au commencement du sixième mois, le choléra diminua d'intensité; avant qu'on eût entamé le septième, il avait presque complètement disparu.

Conclure de ce trait que le docteur Véron était désintéressé serait une grande erreur; il ne l'était pas. Seulement, il ne permettait pas à l'amour de l'argent de dominer sa vie, d'intervenir entre lui et sa conscience, et de lui faire commettre ni indélicatesse, ni sottise; et il regardait comme une sottise toute spéculation hasardeuse.

Au moment de la répartition des actions du Chemin de fer du Nord, le docteur Véron, qui était propriétaire du Constitutionnel, reçut cent cinquante actions pour sa part; ce qui représentait un bénéfice net de soixante mille francs, les actions étant de quatre cents francs

au-dessus du pair. Prudent, comme je l'ai dit, il résolut de vendre le jour même. Mais il était déjà tard, la Bourse était fermée, et les agents de change avaient terminé leur tâche quotidienne.

Véron s'en fut au boulevard, et, là, trouva à se défaire de ses titres avec cinq mille francs de perte : il reçut en payement un chèque de cinquante-cinq mille francs sur la Banque de France, encaissable le lendemain, les actions dans l'intervalle demeurant par devers lui. En dépit de tant de sûretés, l'affaire n'était pas conclue depuis trois minutes, que le soupçonneux docteur revenait au bureau du boursier : « Je veux toucher mon argent, dit-il, ou je décline le marché ! » Et comme l'acheteur ne pouvait, en s'adressant à deux de ses collègues, se procurer sur-le-champ que cinquante mille francs en espèces, Véron, sacrifiant encore cinq mille francs, préféra lui donner un reçu pour solde et rentra chez lui plus tranquille, en fredonnant, selon le proverbe français : « Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras. »

Plein de superstitions et de préjugés, jamais Véron ne voulut entendre parler de prendre le chemin de fer. On savait, en France, qu'aux débuts de la locomotion à vapeur la reine Victoria avait manifesté la même répugnance. Aussi, quand on taquinait Véron sur sa bizarrerie, il répondait invariablement : « Je ne sache pas que la reine Victoria soit moins éclairée que vous, et elle ne veut pas de votre machine. » Mais, un jour, le bruit s'étant répandu que la Reine avait fait, entraînée par le « cheval de fer » , un voyage de Windsor à Londres, on revint à la charge auprès de Véron. Sa réponse était toute prête : « La reine d'Angleterre a un héritier : la dynastie des Véron commence et finit avec moi. Je dois veiller à ce qu'elle dure le plus longtemps possible. »

Aucune considération ne l'aurait décidé à dîner « treize

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