CHAPITRE IV
à table ». Une ou deux fois, le cas s'étant présenté chez lui, il envoya chercher le fils de son cocher, qui, préalablement habillé et coiffé de façon présentable, assista au dîner en quatorzième. D'autres fois, il priait très courtoisement deux ou trois de ses invités d'aller dîner au Café de Paris, en leur recommandant de lui envoyer la note. Le sort désignait les partants.
C'est par le docteur Véron que je fus mis en relation avec la plupart des célébrités de l'Opéra : Meyerbeer, Halévy, Auber, Duprez, etc. ; car, quoiqu'il eût déposé le sceptre directorial sept ou huit ans avant que je le connusse, il n'en était pas moins, et plus peut-être encore qu'aux jours de son règne, une puissance dans le monde lyrique.
C'est chez lui que je rencontrai, pour la première fois, en dehors du théâtre, Mlle Taglioni. Ce devait être vers 1844, car elle n'était pas revenue à Paris depuis 1840, époque à laquelle je l'avais vue danser à l'Opéra. Je l'avais bien vue une fois, auparavant, en 1836 ou 1837, mais j'étais alors trop jeune pour la juger. Je conviens qu'en 1840, je fus quelque peu désappointé, et bien d'autres avec moi, car plusieurs de mes amis, à qui je confiai mon impression, me dirent que ces trois ans d'absence avaient amené un grand changement dans son talent. En 1844, c'était pire encore, et sa manière de danser inspira plus d'une épigramme ; elle s'était exposée elle-même à une comparaison fâcheuse entre sa gloire d'antan et son déclin d'alors, en reparaissant dans un de ses plus grands succès de jeunesse, l' Ombre de Flotow, qu'elle avait créée. Les plus disposés à l'indulgence pensaient tout bas ce qu'Alfred de Musset, invité à écrire des vers sur son album, avait si délicatement exprimé :
Si vous ne voulez plus danser, Si vous ne faites que passer
Sur ce grand théâtre si sombre, Ne courez pas après votre ombre Et tâchez de nous la laisser.
Le désappointement que m'avait causé la danseuse n'était rien auprès de celui que j'éprouvai en voyant la femme. Marie Taglioni n'était pas une jolie femme, je le savais bien, mais je ne m'attendais pas à la trouver aussi absolument laide. Ce n'était pas sa faute, après tout; mais n'aurait-elle pu tenter de faire oublier par son amabilité à quel point elle était dépourvue de tout charme personnel? Elle s'en donnait rarement la peine, et jamais pour des Français : pour eux, son accueil était toujours glacé. Quand, en de rares occasions, elle se départait de son extrême froideur, c'était en faveur de Russes, d'Anglais ou de Viennois : elle tenait à distance, de parti pris, tous les représentants mâles des races latines. De cette grâce merveilleuse qu'elle déployait au théâtre, même aux jours de sa décadence, rien ne restait dans la vie privée. Elle avait une épaule plus haute que l'autre, boitait légèrement et marchait en se dandinant, à la façon des canards. Sa bouche pincée , d'un dessin ferme et aux lèvres pâles, n'avait point de sourire et ne proférait guère que des monosyllabes.
Les hommes, ou plutôt un homme l'avait, il est vrai, cruellement offensée. Toutefois, ce qui étonnait le plus, ce n'était pas que le comte Gillebert des Voisins l'eût quittée sitôt après le mariage, c'était qu'il l'eût jamais épousée. « Le fait est, me disait-on un jour, en parlant de ce couple singulier, le fait est que des Voisins s'est cru engagé d'honneur à cette réparation; mais ce que je ne puis pas concevoir, c'est qu'il ait commis l'erreur qui a rendu la réparation nécessaire. » Et je dois ajouter que ce n'était pas, à vrai dire, le peu d'attrait de sa personne qui éloignait tout le monde, les hommes comme les femmes, de Taglioni, mais c'est