CHAPITRE IV
qu'elle était vraiment ce que les Français appellent « une pimbêche » .
« N'ai-je pas un bon caractère? demandait un jour Mlle Mars au critique Hoffmann (i). — Mademoiselle, répondit celui-ci, vous êtes la plus aimable créature que j'aie jamais vue entre la toile et la rampe. »
Compliment ambigu qu'on n'eût même pas adressé à Taglioni; car, si j'en crois l'opinion, elle ne faisait preuve de bon caractère ni à la ville ni au théâtre. Le docteur Véron , qui était très loyal ami, se montrait plein de réticence en parlant d'elle, et ne se laissa jamais entraîner à aucune confidence sur son compte. « Vous savez le proverbe français, dit-il un jour qu'on insistait davantage : On n hérite pas de ceux que Von tue ; et, somme toute, elle m'a aidé à faire fortune. »
J'étais, le soir où je fis sa connaissance, le voisin de table de Mlle Taglioni, et quand elle eut découvert ma nationalité, elle commença de se dérider, si bien que, au dessert, nous étions presque dans des termes amicaux. Elle avait évidemment gardé un reconnaissant souvenir de ses engagements à Londres, car c'est sur ce sujet que je l'amenai à causer un peu. Voici un récit que je tiens d'elle, et qui montre l'Ecosse de 1830 sous un jour nouveau. Si on a connu l'aventure, elle est, à n'en pas douter, depuis longtemps oubliée, sauf peut-être par le plus vieil habitant de Perth.
En 1832 ou 1833, — je ne puis préciser exactement l'année, car il y a quelque quarante ans que cette histoire m'était contée, — en 1832 ou 1833, la saison de Londres avait été très fatigante pour Taglioni. Elle avait eu le plus grand succès dans un ballet , inepte d'ailleurs, que son père avait composé pour elle, et
(i) Il ne s'agit pas ici de l'auteur des Contes fantastiques , mais d'un autre Hoffmann qui fut librettiste, auteur dramatique, et critique au Journal des Débats. L'Editeur.
dont le titre primitif était : Nathalie ou la laitière suisse; mais on avait, je crois, pour la circonstance, transporté l'action de Suisse en Ecosse. Fut-ce d'avoir été Écossaise tous les soirs qui lui en donna l'envie, toujours est-il que, à la fin de son engagement, Taglioni, très lasse, eut l'idée d'aller dans les Highlands (i) chercher, tout en se promenant, le calme et le repos. Elle voyageait depuis quelque temps un peu à l'aventure, quand le hasard de la route l'amena à Perth; elle descendit à l'hôtel, inscrivit son nom sur le registre qu'on lui présenta et sortit pour visiter la ville.
Cependant le bruit de son arrivée se répandit avec la rapidité de l'éclair, et une députation des principaux habitants l'attendait déjà, à son retour à l'hôtel, pour solliciter d'elle l'honneur d'une représentation.
« La requête était si gracieusement présentée , me dit Taglioni, qu'un refus était impossible. Je tâchai bien d'alléguer la difficulté qu'il y avait à exécuter un ballet toute seule, sans corps de ballet, ni danseur, ni personne enfin pour me seconder. Mais mes objections furent réduites à néant par la promesse qu'ils me firent de me procurer de leur mieux tout ce que je réclamais, et avant que j'aie pu y songer sérieusement, on m'emmenait en voiture pour voir le théâtre. Quelle scène, ciel! et quels décors !...
« Quoi qu'il en fût, j'avais donné ma parole, il s'agissait de la tenir. Comment recrutèrent-ils leur personnel? Je l'ignore. Il y avait un directeur et un régisseur, mais ils ne comprenaient pas le français, et comme je parlais fort mal l'anglais à cette époque, — plus mal encore qu'aujourd'hui, — nous étions obligés de recourir à un interprète. L'anglais que parlait celui-ci devait être quelque chose de prodigieux, à en juger par l'air déconcerté du directeur, en l'écoutant; quant à son
(i) Hautes terres d'Ecosse.
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français , il était plus surprenant encore que son anglais ; et pour tout dire, cet interprète était un garçon d'hôtel allemand.
« Néanmoins, grâce à lui, je parvins à indiquer au régisseur les principaux incidents de l'intrigue de Nathalie, et le premier acte, qui était le plus compliqué de tous, se passa assez bien; mais au commencement du second acte, les choses menacèrent d'en rester là. Je dois vous dire que mon père s'était arrêté à l'idée vraiment neuve d'introduire dans la pièce une sorte de mannequin , auquel la stupide Nathalie prodigue ses caresses. L'amoureux de Nathalie s'arrange pour prendre la place du mannequin; aussi fallait-il, pour garder la vraisemblance et pour que Nathalie ne parût pas plus absurde encore qu'elle ne l'était déjà, qu'il y eût une sorte de ressemblance entre le mannequin et le jeune amant. L'interprète était -il en faute, ou avais -je moimême oublié d'en parler, mais quelques minutes avant le lever du rideau, on s'aperçut qu'il n'y avait pas de mannequin.
« Faites le mannequin, dis-je à Pierre, mon domestique, et je ferai semblant de vous porter. » Pierre acquiesça silencieusement, et commença à revêtir son costume ; le rideau se levait, j'entre en scène. Je n'étais pas sans inquiétude, car j'entendais, tout en dansant, le bruit d'une violente altercation dont je ne pouvais deviner la cause. Je continuai à danser, m'approchant de temps à autre des coulisses pour demander si Pierre était prêt. Il mettait, me semblait-il, un temps insolite à se costumer, et je l'accusai mentalement d'une recherche exagérée; mais la cause du retard était bien autrement sérieuse. Le jeune acteur qui jouait le rôle de l'amoureux était absolument imberbe, Pierre avait une paire de moustaches magnifiques. Il allait entrer en scène quand le régisseur remarqua cette difïérence. « Arrêtez, cria-t-il, cela ne peut aller! Il
faut couper vos moustaches. » Pierre indigné s'y refusait énergiquement. En vain essaya-t-on de l'amener, par la persuasion, à consentir au sacrifice qu'on lui demandait; il restait inébranlable. Tant et si bien, que le directeur, à bout de patience et d'arguments, le fit maintenir solidement sur une chaise par deux vigoureux Ecossais, pendant que le barbier remplissait son office.
« Tout cela avait pris du temps, mais le public n'avait garde de s'impatienter : jamais je n'ai dansé comme je dansai pour eux. Cette soirée à Perth compte dans les rares souvenirs très agréables de ma vie ; et, chose assez curieuse, Pierre, que j'ai toujours, en parle encore avec grand enthousiasme en dépit de la façon cavalière dont on en usa avec lui. Sa carrière dramatique, il est vrai de le dire, n'eut pas d'autre soirée. »
Taglioni me raconta encore, dans une autre circonstance, une anecdote qui aurait fait, je crois, le bonheur de Macaulay.
« La saison théâtrale de 1824-25 avait été particulièrement brillante à Saint-Pétersbourg, et surtout à l'Opéra italien. J'avais été comblée de cadeaux superbes ; le Czar, notamment, m'avait offert un splendide collier de perles fines. Quand vint le carême, qui amenait la fermeture des théâtres, j'étais , malgré l'inclémence du printemps russe, très désireuse de partir; vainement m'avait-on, à maintes reprises, pour m'en dissuader, objecté l'insécurité des routes ; et toujours a'ors le nom de Trischka revenait dans la conversation comme un épouvantail. C'était le chef d'une formidable bande de brigands dont les hauts faits rejetaient dans l'ombre tous les exploits de leurs émules. Trischka avait été l'intendant du prince Paskiwiecz, et passait pour être fort intelligent. Tous ceux qui l'avaient connu pendant son séjour à Saint-Pétersbourg avaient quelque chose à dire en sa faveur. Ses manières, racontait-on, étaient parfaites ; il parlait très purement le