CHAPITRE IV
français et l'allemand; et de plus, détail assez piquant, c'était un excellent danseur. Plusieurs allaient même jusqu'à affirmer que s'il avait cultivé l'art chorégraphique, au lieu de courir les grands chemins, sa fortune était faite. On répétait que, de notoriété publique, il n'inquiétait jamais les pauvres gens ; quant aux riches qu'il mettait à contribution, ils n'avaient jamais à se plaindre d'être violentés, ni en actes ni en paroles ; non, tout se passait le plus courtoisement du monde, il ne dépouillait pas ses victimes, il partageait loyalement avec elles, en frère. « Mais papa n'écoutait pas de cette oreille -là ; papa était très peu partageur (i) »; et comme j'emportais de Saint-Pétersbourg des sommes considérables, il se montrait d'autant plus récalcitrant à cette idée de payer la dîme à Trischka. Si j'avais suivi son conseil, j'aurais sollicité du Czar une escorte armée, ou bien encore j'aurais remis mon départ jusqu'au milieu de l'été. Il oubliait, dans sa terreur d'être dévalisé, mes engagements postérieurs et le gros dédit qu'il faudrait payer si je prolongeais mon séjour en Russie. Il s'était mis dans la tête de ne sacrifier aucun des magnifiques présents que j'avais reçus ; c'étaient surtout des bijoux, et les gens qui ne connaissent pas papa ne peuvent se faire une idée de l'importance qu'il y attachait. Cependant, comme en fin de compte on ne nous cacha pas que Trischka exerçait son industrie d'un bout de l'année à l'autre et que nous courions aussi bien la chance d'être attaqués en été qu'en hiver, papa se résigna, non sans peine, à partir au commencement d'avril. Il se pourvut d'une paire d'énormes pistolets avec lesquels il n'aurait pas pu faire de mal à un chat ; les nombreux amis qui avaient insisté pour m'accompagner jusqu'à douze milles environ, riaient fort de cet armement inoffensif. Nous avions deux grandes
(i) En français dans le texte.
voitures. Mon père, ma femme de chambre, deux violonistes allemands et moi, nous occupions la première ; nos bagages remplissaient la seconde.
« Au premier relais après Pskoff, le maître de poste nous prévint que, peu de jours avant, on avait aperçu Trischka et sa bande sur la route de Dunabourg; il en paraissait, toutefois, fort peu troublé, et, s'adressant particulièrement à moi, m'assura qu'avec un peu de diplomatie de ma part et beaucoup de sang-froid, je m'en tirerais à bon marché. Tout alla bien jusqu'au milieu de la nuit suivante, quand tout à coup, au plus épais de la forêt, un couple de cavaliers nous barra la route, tandis qu'un troisième personnage ouvrait la portière de notre voiture. C'était Trischka en personne.
« — Mademoiselle Taglioni? dit-il en très bon allemand, en soulevant son chapeau.
« — Je suis mademoiselle Taglioni, répondis-je en français.
« — Je le sais, ajouta-t-il en saluant profondément; on m'avait dit que vous preniez cette route. J'ai été navré, mademoiselle, de ne pouvoir me rendre à Saint- Pétersbourg pour vous voir danser ; mais comme la chance me favorise aujourd'hui, j'espère que vous me ferez l'honneur de danser ici même, aujourd'hui, devant moi.
« — Mais comment puis-je danser ici, monsieur, sur cette route? murmurai-je d'un ton suppliant.
« — Hélas ! mademoiselle, je n'ai pas de salon à vous offrir, répliqua-t-il plus poli que jamais. Néanmoins, si vous jugez la chose impossible, je me verrai dans la pénible nécessité de confisquer vos voitures et vos bagages, et de vous renvoyer à pied au relais le plus voisin.
« — Mais , monsieur , protestai-je , la route est boueuse à y enfoncer jusqu'à la cheville!
« — Vraiment, et il découvrit en riant une rangée de