‹ Un anglais à ParisChapitre 50 sur 161 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

dents superbes, mais vous êtes si légère qu'à peine l'effleurerez-vous; de plus, je suis sûr que vous avez là des couvertures et des bâches que mes hommes seront trop heureux d'étendre sur le sol. »

« Voyant que toutes mes remontrances seraient vaines, je sautai hors de la voiture. Pendant qu'on étendait les tapis, les deux violonistes accordaient leurs instruments, papa lui-même se décida à paraître, mais sans dire mot et de l'air le plus maussade.

« Je dansai pendant un quart d'heure environ, et je crois sincèrement que jamais mon talent ne fut admiré par un spectateur plus compétent. Trischka me reconduisit alors à ma voiture, et, soulevant simplement son chapeau, me dit adieu. « Je garde les tapis, mademoi- « selle, ajouta-t-il, je ne m'en séparerai jamais. »

« Au détour de la route, j'aperçus encore la silhouette pittoresque d'un cavalier, agitant la main. C'était Trischka; je ne l'ai jamais revu. »

Une huitaine d'années après ce dîner chez le docteur Véron, je rencontrai de nouveau Taglioni ; elle n'était déjà plus qu'une vieille femme tout à fait vieille, quoiqu'elle n'eût pas cinquante ans. C'était chez le comte (plus tard duc) de Morny, en 1852, immédiatement après sa démission de ministre de l'intérieur (i).

Taglioni et Mlle Rachel étaient les seules femmes présentes. Comme nous nous mettions à table, entra le comte Gillebert des Voisins ; il prit place à ma gauche, séparé de moi seulement par une personne. Sans être fort intimes, nos relations étaient amicales. Il ne se doutait certainement pas de la présence de sa femme, car, au bout de quelques minutes, il demanda à son voisin en la désignant : « Qui est donc cette vieille fille qui a l'air d'une institutrice? » On le lui dit. Il ne mani-

(i) M. de Morny donna sa démission le 23 janvier 1852, à propos du décret de confiscation des biens de la famille d'Orléans, qu'il désapprouvait. L'Editeur.

festa ni surprise ni émotion; mais un artiste se serait trouvé là, qu'il eût jugé cette physionomie curieuse à esquisser, par le fait même de cette parfaite indifférence. Il semblait consulter ses souvenirs: « Vraiment, dit-il, c'est possible, après tout », et il se remit à manger. Sa femme fut moins diplomate. Elle l'avait immédiatement reconnu et en fit la remarque à notre hôte d'une voix assez haute pour être entendue de toute la table, ce qui était d'un goût douteux, d'autant plus que de Morny, malgré ses défauts, n'était pas homme à les avoir invités ensemble pour le seul plaisir de faire une plaisanterie. En réalité, j'ai toujours cru que de Morny avait eu l'excellente pensée d'amener ainsi une réconciliation entre eux; mais, dès le début, Taglioni brouilla les cartes par sa méchante humeur et rendit tout rapprochement impossible. Je suis loin de dire que le comte Gillebert eût été plus traitable sans cette sortie de son irascible épouse ; toutefois celle-ci ferma du coup les voies à toute espèce de tentative de conciliation de sa part. Néanmoins, soit pure malice, soit courtoisie, il vint à elle après dîner, accompagné d'un ami qui le présenta avec la même cérémonie que s'ils avaient été absolument étrangers l'un à l'autre. Le comte de Morny ne se trouvait pas alors dans la pièce, et je suis certain que, regrettant déjà de s'être aussi mal embarqué, il se lavait les mains de toute l'affaire. Taglioni fit la plus majesteuse de ses révérences. « J'ai l'idée, dit-elle, d'avoir eu déjà, vers 1832, l'honneur de vous rencontrer. » Et elle lui tourna le dos.

Qu'un auteur dramatique s'avise de reproduire cette scène dans une comédie ou une bouffonnerie quelconque, et les trois quarts du public crieront à l'exagération; elle est pourtant strictement vraie.

Dans mes meilleurs souvenirs de cette époque , je retrouve Flotow, le futur compositeur de Martha. Au

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