CHAPITRE PREMIER
de mystère. Elle avait cinq ou six étages et devait avoir atteint cette hauteur avant la première Révolution, car la propriétaire, une Mme Legendre, qui l'avait achetée au moment de la sécularisation des biens du clergé et payée en assignats une somme correspondant en valeur réelle à une livre sterling, n'y avait jamais, de notoriété publique, dépensé un sou, pas plus au moment de l'achat que depuis, à moins cependant d'y avoir été contrainte par un locataire ou plus ingénieux ou plus désespéré que ses prédécesseurs.
Très certainement, ce ne pouvait avoir été une partie de l'abbaye construite par Childebert I" et où il fut enterré en 558. Il est également improbable que le cardinal de Bissy, qui ouvrit une rue sur l'emplacement de ladite abbaye, eût érigé un édifice aussi élevé pour les usages des habitants du monastère à une époque oij tout édifice élevé était une exception. De plus, les n°' I et 3, connus pour avoir été occupés par les pensionnaires du couvent dont toutes les chambres devaient communiquer entre elles, n'avaient que deux étages. Bref, l'intention primitive du constructeur de la maison n" 9, la Childeberte, est restée inexpliquée.
Un seul habitant de la rue Childebert aurait pu jeter une lueur dans cette obscurité, et il mourut avant que le caravansérail eût atteint sa réputation ; il avait plus de cent ans et s'était marié cinq fois. Sa cinquième femme n'avait que dix-huit ans quand elle devint Mme Chanfort; aussi lui survécut-elle bien des années. C'était une bonne âme, une vraie providence pour les peintres, généralement sans argent, qu'elle nourrissait à des prix qui, même pour l'époque, étaient ridiculement bas. Trois œufs, — frits, il est vrai, à la graisse et non au beurre, — trois œufs pour trois sous; un dîner, vin compris, pour douze sous, ne pouvaient pas lui laisser grand profit ; mais Mme Chanfort avait coutume de dire qu'ayant de quoi vivre, elle subvenait à la nourri-
ture de ces jeunes artistes, au prix coûtant, parce qu'elle ne pouvait se passer de leur société. Son mobilier fut vendu à sa mort, en 1857, deux ans avant la disparition de la Childeberte et de la rue du même nom, et plus de cent portraits ou esquisses d'elle dans sa vie journalière tombèrent sous le marteau. Quelquesuns des prix de cette vente prouveront que les habitants de la Childeberte pouvaient, à l'occasion, faire autre chose que des farces et du tapage : pas une seule des simples esquisses au crayon ne se vendit moins de cinquante francs ; plusieurs atteignirent deux et trois cents francs. Deux études à l'huile produisirent, l'une huit cents et l'autre douze cents francs; elles étaient signées, il est vrai, Paul Delaroche et Tony Johannot. Au reste, les jeunes auteurs de ces portraits se firent presque tous, par la suite, un nom dans le monde des arts.
Néanmoins, pour les amateurs de calme et de paix, dominés d'une façon moins absolue par les instincts artistiques, moins absorbés par l'attente admirative de l'éveil du génie, ce voisinage était une douloureuse, disons-le, une intolérable épreuve. Lorsqu'il y avait réception à la Childeberte, et pareille fête n'était pas rare, surtout au commencement du mois, la rue même, étroite et peu longue, devenait un vaste Pandémonium. Ces réunions étaient, en général, une sorte de conversazione travestie, car, vu le peu de solidité de la bâtisse, il était impossible, même pour les audacieux démons qui l'habitaient, de songer à y danser. Ceux-ci s'enorgueillissaient par-dessus tout de leur parfaite identification avec l'époque qu'ils tentaient de faire revivre, et malheureusement pour la tranquillité des voisins, ils poursuivaient cette identification jusque dans les moindres détails, non seulement dans leurs productions artistiques, mais encore dans le courant ordinaire de leur vie. L'acteur, noirci de la tête aux pieds pour jouer