‹ Un anglais à ParisChapitre 51 sur 161 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

physique, il n'avait rien du musicien traditionnel. On eût dit plutôt, à le voir, un vaillant officier de dragons.

En dépit de sa noblesse et de la grande fortune de ses parents, il connut, et durement, la lutte pour la vie. Le comte de Flotow, vieil officier de Blûcher, était presque aussi opposé à la vocation musicale de son fils que Frédéric-Guillaume aux tendances philosophiques et littéraires de Frédéric le Grand. Cependant, le jeune homme, à l'âge de seize ans, obtint, grâce aux instances de sa mère, de partir pour Paris et d'entrer au Conservatoire, dirigé alors par Reicha. Mais ses études ne devaient pas durer plus de deux années, « car, disait le comte, il ne faut pas plus longtemps pour faire de la recrue la plus novice un excellent soldat ». « Cela peut vous donner une idée, me disait plus tard Flotow, des opinions artistiques de mon père et de son intelligence de ces choses. Il avait un mépris mal déguisé pour toute musique qui ne se rapprochait pas de son idéal; et son idéal, c'était l'harmonie produite par le tambour, le clairon et le fifre. Et ce fut bien pire encore, quelques années plus tard, lorsque l'Allemagne entière retentit des noms de Meyerbeer et d'Halévy. 11 ne pouvait, dans son orgueil féodal, se résoudre à permettre à son fils d'entrer dans une profession où des Juifs tenaient le premier rang.

« La musique, ajoutait-il, était bonne pour des fils de banquiers et gens de même acabit », et il estimait que Weber, en s'adonnant à la musique, « avait infligé une flétrissure à sa famille ».

La permission de deux ans, à sigrand'peine obtenue, fut interrompue par la révolution de 1S30, et le jeune Flotow qui, à moins de dix-huit ans, n'avait pas su prouver, comme disait son père, « qu'il y eût en lui l'étoffe d'un grand musicien », c'est-à-<iire qui n'avait pas encore, à cet âge, fixé par quelque admirable ouvrage l'attention du monde, dut réintégrer la maison paternelle.

loo UN ANGLAIS A PARIS.

Pourtant, au commencement de 1831, le comte ramena son fils à Paris.

« Meyerbeer et Halévy, poursuivait Flotow, n'étaient pas alors en possession de toute la célébrité qu'ils obtinrent dans la suite ; leurs noms étaient cependant suffisamment connus pour qu'il pût m'être très avantageux de leur être présenté, et rien n'eût été plus facile, mais mon père ne voulut pas en entendre parler. « Je n'entends point, expliqua-t-il, que mon fils doive rien à un Juif. » Nouvel exemple d'un préjugé bien caractéristique, et non point personnel à mon père, mais très répandu chez tous ceux de son monde et de son rang. C'est ainsi, comme je vous l'ai dit, que, plus tard, il témoignait son mécontentement de « voir son fils entrer dans une carrière oià deux Juifs avaient conquis une situation éminente ».

« En conséquence, c'est avec des lettres de recommandation à l'adresse de M. de Saint-Georges (i) que nous partîmes pour Paris. Si intelligent et distingué, d'un esprit si cultivé que fût M. de Saint-Georges, ce n'était vraiment pas une autorité à consulter en matière musicale; charmant librettiste, auteur dramatique habile, homme du monde consommé, il était, malgré tout, absolument incapable de juger des qualités plus hautes du compositeur. Néanmoins, je lui dois beaucoup , car sans lui mon père m'eût ramené sur-le-champ en Allemagne, et sans lui encore, cinq ans plus tard, la nécessité m'eût contraint à quitter Paris, à moins que je n'eusse préféré y mourir de faim.

« L'entrevue de mon père avec M . de Saint-Georges , oii eut lieu ma présentation, fut une scène du plus haut comique. Vous connaissez mon vieil ami, vous êtes allé chez

(i) Jules-Henri de Saint-Georges, un des plus féconds librettistes du temps, le principal collaborateur de Scribe, plus connu en Angleterre comme l'auteur du livret de la Bohcniieniie, de Balfe. — L'Editeur.

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