CHAPITRE IV. loi
lui, je n'ai donc pas besoin de vous décrire son intérieur ; mais vous n'avez jamais vu mon père. Imaginez une autre édition de votre serviteur, considérablement augmentée. Hardi cavalier, brave soldat, homme de sport, mais en somme, de l'or en gangue, tant l'enveloppe était rude, et tant il avait de dédain, malgré sa bonne éducation, pour le côté élégant et artistique de la vie parisienne. Vous pouvez par là vous rendre compte de la complète opposition qui existait entre les deux hommes. M. de Saint- Georges nous reçut en robe de chambre de soie, chaussé de pantoufles de maroquin rouge ; il buvait à petits coups son chocolat servi dans une tasse de fine porcelaine. Mon père, malgré la coutume allemande, n'avait jamais voulu endosser une robe de chambre, vêtement pour lui trop confortable, et n'avait, de sa vie, goûté du chocolat. Au premier abord, tout me sembla perdu. Je me trompais.
« — Monsieur, dit mon père dans un français d'un autre âge, je suis venu vous demandera la fois un conseil et une grâce. Mon fils veut être musicien. Est-ce possible?
(( — Et pourquoi pas, répondit M. de Saint-Georges, s'il en a la vocation?
« — Vocation peut signifier obstination, reprit mon père. Mais supposons le contraire, et que obstination veuille dire vocation : quel temps lui faut-il pour prouver qu'il a du talent ?
« — C'est assez difficile à dire, — cinq ans au moins.
« — Et il en a déjà passé deux au Conservatoire, ce qui fait sept. Fasse le Ciel qu'au bout de son attente, il ne se trouve pas le mari de Lia aux yeux rouges ! » grommela mon père qui savait être plaisant à sa façon. « Cinq ans, soit; mais pas un jour de plus. Si à cette époque il ne s'est pas fait connaître, je supprime sa pension. Je vous remercie du conseil, et vais maintenant vous demander la grâce. Voulez-vous avoir la bonté de me remplacer auprès de mon fils ? Voulez-vous
veiller sur lui et le diriger? A peine a-t-il vingt ans. Il est dur pour moi de ne pouvoir en faire un soldat; mais, d'après ce que je sais de vous et par ce que je vois, je sens que je puis compter sur vous pour l'empêcher de déchoir de sa situation de gentilhomme. »
« M. de Saint-Georges était visiblement ému.
(( — Voyons ce qu'il sait faire, dit-il, et je vous « répondrai. »
« Je passai plus d'une heure au piano.
« — Eh bien, conclut M. de Saint-Georges, je verrai à faire de votre fils un bon musicien, monsieur le comte. »
« Le lendemain matin, mon père repartit pour l'Allemagne. Rien ne put le décider à rester un seul jour à Paris ; l'atmosphère, prétendait-il, y était viciée.
« Il est inutile de vous dire que M. de Saint-Georges tint sa parole dans toute la mesure du possible ; il la tint même au delà de ce qu'il avait promis à mon père, car lorsque, à l'expiration exacte du dernier jour de la cinquième année, je reçus une lettre m'intimant l'ordre de rentrer en Allemagne et m'informant que tout compte était fermé pour moi chez le banquier paternel, M. de Saint-Georges me fit rester à Paris.
« — J'ai promis de faire de vous un musicien, et j'ai tenu ma parole. Mais un musicien de fait n'est pas par là même un musicien reconnu. Je vous dis de rester ! s'exclama-t-il.
« — Comment puis-je rester sans argent ?
« — Vous en gagnerez.
« — Et comment?...
« — En donnant des leçons de piano comme plus d'un artiste pauvre l'a fait avant vous. »
« Je suivis son conseil et je ne m'en trouve pas plus mal pour avoir mangé alors un peu de vache enragée. Le contraste était curieux entre ma propre pauvreté et l'opulence de mon entourage ; il ne le fut jamais plus