CHAPITRE I
que le jour où mon nom arriva enfin à la notoriété. Je veux parler de la première représentation du Duc de Guise qui, vous vous le rappelez peut-être, fut donné au profit des malheureux Polonais et chanté par des amateurs. La recette s'éleva à trente mille francs, et les dames qui chantaient les chœurs avaient bien certainement pour dix à douze millions de diamants au cou et dans les cheveux. Quant à moi, ma fortune montait en tout et pour tout à la somme de 6 fr. 35. »
Je n'étais pas ce soir-là au théâtre de la Renaissance, mais deux ou trois ans avant, à l'hôtel Castellane, j'avais entendu Rob-Roy , le premier opéra qu'écrivit Flotow. Bien des années après, en 1S38, j'en parlai à lord Granville qui m'avoua n'avoir jamais eu l'occasion d'entendre cet opéra au théâtre, « et c'est grand dom- « mage, ajouta-t-il, car la musique en est fort belle ». Lord Granville était, je crois, un excellent juge.
L'hôtel Castellane, plus connu du vulgaire sous le nom de « la Maison du Mouleur », à cause des statues nombreuses , nymphes et déités court-vêtues , dont sa façade était ornée, l'hôtel Castellane était, sous le règne de Louis-Philippe, une des rares maisons d'où l'on avait absolument banni les discussions politiques ou dynastiques. L'esprit de parti, comme une peste banale, avait envahi tous les autres salons, particulièrement ceux de la princesse de Lieven, de Mme Thiers et de Mme de Girardin ; ceux même de Mme Le Hon et de Victor Hugo n'en étaient pas exempts. Les hommes comme moi, surtout les hommes jeunes qui devinaient d'instinct le vide et la fausseté de ces querelles, qui de plus ne se sentaient ni le génie d'un chef de parti politique, ni l'enthousiasme qui fait les partisans, évitaient ces salons; aussi leur description ne tiendra-t-elle guère de place dans ces notes. Le peu que je vis de la princesse de Lieven, aux Tuileries
et ailleurs, ne me fit pas désirer de faire avec elle plus ample connaissance. Thiers était plus intéressant au point de vue artistique et social, mais ce n'est que dans de rares occasions qu'il consentait à dépouiller son armure politique. Mme Thiers était une femme insignifiante, la « feeder » (i) de son mari, pour employer une expression de théâtre. Mme Le Hon excessivement belle , excessivement égoïste , était peutêtre trop aimable. Le masque de la grande dame voilait habilement chez elle le manque de toute sérieuse qualité de l'esprit, mais ce n'était qu'un masque, je le crois fort. Mme Delphine de Girardin , au contraire, était douée d'une façon peu commune au point de vue intellectuel, littéraire et poétique, mais il m'a toujours paru fort douteux que les neuf Muses, même personnifiées en une seule, pussent être de compagnie tolérable, passé un certain laps de temps. Quant à Victor Hugo, personne, à moins de posséder la bosse de la vénération à un point tout à fait extraordinaire, n'assistait plus d'une fois à ses soirées. Le seul divertissement, offert par exemple de façon permanente, était une version moderne de « l'adoration perpétuelle h; les invités devaient s'en contenter; je n'ai jamais vu pour ma part offrir chez lui rien de plus substantiel. Comme compensation, on pouvait admirer l'ameublement et la décoration intérieure qui étaient à coup sûr infiniment plus artistiques que partout ailleurs ; mais, ainsi que l'a si justement remarqué Becky Sharp, « le mouton aux navets, fût-il servi dans la plus fine des porcelaines avec de l'argenterie armoriée, n'est jamais que du mouton aux navets », et, chez Hugo, ce simple plat de famille faisait même défaut.
Parmi les quelques salons vraiment agréables, je citerai ceux des Ambassades des Deux-Siciles, d'Angleterre et d'Autriche. Les deux premiers étaient situés fau-
(i) Quelque chose comme la gouvernante, la ménagère de son mari. — Note du Traducteur.