CHAPITRE IV
bourg Saint-Honoré ; le dernier, faubourg Saint-Germain. On dansait beaucoup chez le duc de Serra-Capriola, et les soirées y étaient fort animées. Je ne puis pas en dire autant de celles de lord et lady Granville, quoique le maître et la maîtresse de la maison en fissent les honneurs avec une grâce charmante et vraiment patricienne. Mais les Anglais invités ne se départant pas de leur réserve habituelle, les Français s'étaient mis à les imiter par déférence sans doute pour lord et lady Granville, qui n'auraient pas désiré tant de courtoisie de la part des Parisiens envers leurs compatriotes.
Cette contrainte n'existait pas chez le comte Apponyi, au faubourg Saint -Germain. C'était le rendez-vous de la vieille noblesse française. Elle se sentait là sur son terrain, car l'hôte était connu pour être peu sympathique aux parvenus, même titrés, leurs titres eussent-ils été gagnés sur le champ de bataille. N'en avait-il pas, sous le règne précédent, cruellement dépouillé Soult, Marmont et une demi-douzaine de ducs du premier Empire, en donnant ordre à ses gens de les annoncer simplement par leur nom patronymique ? Aussi le marivaudage, la galanterie genre régence, les conversations lestes et piquantes, les menuets à la Watteau étaient-ils jour et nuit en honneur : la mode était beaucoup aux déjeuners dansants. Nul n'avait à redouter d'être pris pour un financier anobli; le seul admis sur le pied de l'intimité s'appelait Hope.
Il ne faudrait pas croire cependant que les réceptions, même aux trois Ambassades, approchassent comme splendeur de ce que nous avons vu sous le second Empire. Partout, les rafraîchissements étaient fort simples; des glaces, des gâteaux, du thé tiède et incolore en faisaient tous les frais. Les maisons dont je viens de parler se départaient un peu de cette extrême sobriété; j'en dirai autant des fêtes données chez mesdames Tudor, Locke et chez la comtesse Somayloff;
io6 UX ANGLAIS A PARIS.
mais l'ère des flots de Champagne, des goûters pareils à des festins et des festins dégénérant en orgies n'était pas encore ouverte. De plus, dans un grand nombre de salons, l'acajou et le velours d'Utrecht étaient en pleine vogue, et la mode des décorations blanc et or, — qui bien souvent n'étaient ni blanc ni or, — ne disparaissait que lentement.
L'hôtel Castellane échappait à tous ces travers ; car la politique et l'audition des poèmes de longue haleine en étaient également bannis. On rappelait aux politiciens que l'Elysée Bourbon — adjacent à l'hôtel — et même l'hôtel Pontalba étaient assez vastes pour recevoir tous les revenants du passé désireux de discourir sur ces matières de haute importance (i) ; les poètes qui s'imaginaient avoir produit une œuvre de mérite étaient invités à la faire entendre derrière la rampe, et à l'aide de troupes rivales de comédiens amateurs qui, toutes, pouvaient soutenir la comparaison avec les pensionnaires de la Comédie française. La comédie de salon était une des distractions favorites à l'hôtel Castellane, mais il y avait souvent « relâche » , et la soirée n'en était pas moins brillante. On ne dansait guère que pendant la série des grands bals, qui se succédaient alors rapidement.
J'ai parlé de troupes rivales, il y en avait deux principales; les autres n'étaient guère que des troupes d'aventure, formées pour une ou deux représentations
(i) L'Elysée Bourbon , résidence officielle de Louis-Napoléon durant sa Présidence, resta presque inhabité pendant le règne de Louis- Philippe.
L'hôtel Pontalba était construit en partie sur l'emplacement de l'habitation de M. de Morfontaine, royaliste zélé. Rappelons en passant que ce fervent royaliste, chose assez curieuse, avait épousé la fille de Le Peletier Saint-Fargeau, membre de la Convention qui avait voté la mort de Louis XVI et qui tomba lui-même sous les coups d'un assassin. Mlle Le Peletier Saint-Fargeau avait été surnommée « la fille de la nation ». L'Editeur.