‹ Un anglais à ParisChapitre 55 sur 161 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

d'une œuvre spéciale, généralement d'un opéra, comme celle qui avait donné Rob-Roy et Alice de Flotow. Présidées, l'une par Mme Sophie Gay, mère de Mme Emile de Girardin, l'autre par la duchesse d'Abrantès, les deux troupes principales rivalisaient de talent avec les acteurs de profession. Chacune se cantonnait dans l'interprétation des œuvres de sa directrice ou de ses protégés. Les cieux seraient tombés plutôt qu'on eût vu un acteur ou une actrice de la troupe de Mme Gay jouer avec ceux de Mme d'Abrantès et vice versa. Ni l'une ni l'autre des deux directrices n'ayant imposé le système des « doublures », les désappointements étaient fréquents, car à moins qu'un acteur de la Comédie française ne se trouvât à point nommé pour jouer le rôle au pied levé, au moindre accident il fallait ajourner la représentation, les amateurs n'acceptant comme remplaçants que des premiers sujets. De telles prétentions peuvent, au premier abord, sembler exagérées, mais elles étaient, dans cette circonstance, assez justifiées, et tout critique impartial était forcé de convenir que ces amateurs valaient des comédiens de profession. Au reste, plusieurs membres du personnel féminin, entre autres Mlle Davenay et Mlle de Lagrange, se donnèrent définitivement au théâtre. La dernière devint une étoile du monde musical, bien qu'elle restât inconnue du grand public en France, par suite de son séjour permanent en Russie. Saint-Pétersbourg a toujours été pour Paris un formidable compétiteur en ce qui concerne le choix des artistes lyriques et dramatiques, Mme Arnould-Plessy, Dressant, Dupuis, et plus tard M. Worms, quittèrent les scènes parisiennes pour les triomphes plus rémunérateurs, à coup sûr, mais moins artistiques, du Théâtre Saint-Michel ; et quand ils en revinrent, la iieur d'exquise délicatesse qui faisait le charme de leur talent avait disparu. « C'était, disait un bon juge, de l'art français à la sauce tartare. »

io8 UN ANGLAIS A PARIS.

Le comte Jules de Castellane, quoique égal par la naissance et supérieur de bien des manières à ceux qui accablaient de sarcasmes la branche cadette des Bourbons, ne se laissa pas entraîner par les adversaires de la jeune dynastie dans la croisade sociale qu'ils entreprirent contre les ralliés au régime nouveau ; en conséquence, la société n'était pas toujours des plus sélect, et il en résulta souvent de piquantes aventures et des incidents assez plaisants. Il y mit un terme toutefois lorsqu'il se fut aperçu qu'on abusait de son hospitalité et que certaines invitations envoyées à des étrangers, à la requête de ses familiers, avaient été payées à ceux-ci, sinon en monnaie sonnante, du moins en bons offices.

A tout prendre cependant, cette société était moins friande d'histoires scandaleuses, moins facile aux aventures risquées que les coteries du même genre organisées sous le règne suivant. On n'y craignait pas de faire des farces, mais on en faisait surtout à ceux qui s'affichaient par leurs excentricités. Lord Brougham, qui, pendant ses fréquents séjours à Paris, était un hôte assidu de l'hôtel Castellane, était la victime de prédilection. Il prêtait le flanc à toutes sortes de plaisanteries par ses prétentions de don-Juanisme et surtout par les bonnes occasions qu'il laissait échapper de ne pas parler français. Il estropiait absolument la langue de Molière. Lady Normanby était, à cet égard, sa digne émule, au point qu'on a pu dire d'elle « que, non contente d'estropier la langue française, elle la massacrait ». Cette dernière, du moins, en dépit des bévues les plus hilarantes, ne se départit jamais de sa dignité personnelle, tandis que le noble lord joua trop souvent le rôle de bouffon ; il était même, dit-on, allé jusqu'à accepter de paraître dans un vaudeville dans lequel il devait divertir l'assistance par son exécrable baragouin ; son succès indiscutable eût mal cadré toutefois avec la situation

Page 1