‹ Un anglais à ParisChapitre 56 sur 161 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

qu'il occupait de l'autre côté du détroit. « Quant à lord Brougham, disait un Français malin, il n'y a pour lui qu'un pas entre le sublime et le ridicule. C'est le Pas de Calais, et il le franchit trop souvent. »

Lorsque le comte Jules de Castellane eut épousé, en 1832, Mlle de Villoutreys (i), l'esprit de la maison changea quelque peu ; les fêtes étaient aussi brillantes que jamais, mais les deux directrices rivales avaient dû déposer leurs sceptres, et la situation sociale des invités fut soumise à une enquête plus rigoureuse. La comtesse ne frappa pas d'ostracisme l'élément artistique, mais « dorénavant, déclara-t-elle nettement et avec une certaine recherche d'expression, dorénavant, je ne recevrai que ceux qui ont de l'art ou des armoiries ». Elle tint parole, même pendant les premières années du second Empire, où toute espèce d'investigation généalogique était chose fort scabreuse.

Nous voilà bien loin de M. de Saint-Georges, et j'y reviens, car c'était vraiment une figure intéressante du Paris artistique et littéraire sous le règne de Louis- Philippe et de son successeur. Aussi fécond que Scribe, et tout aussi capable que lui de concevoir et de développer une intrigue, il ne put cependant lutter contre l'activité dévorante et le caractère entreprenant de son rival; aussi n'obtint-il ni la grande réputation, ni les succès d'argent du librettiste de Robert le Diable. Les droits à la noblesse de M. de Saint-Georges étaient, comme au siècle dernier ceux de Rivarol, assez contestés, mais, différent en cela du fameux pamphlétaire, il ne prétendait pas forcer les gens à y croire ; personne ne pouvait douter, du reste, qu'il ne fût un parfait gentleman . Il n'avait aucun rapport de caractère avec Scribe ; celui-ci, rongé de vanité, cupide à l'extrême, avait l'in-

(i) La mère de Mlle de Villoutreys avait épousé le général Rapp et avait divorcé d'avec lui par la suite.

iio UN ANGLAIS A PARIS.

stinct dramatique sans aucun talent littéraire. M. de Saint-Georges, au contraire, était excessivement modeste, indifférent en matière d'argent, charitable et obligeant sans fracas, et, aussi versé peut-être que Scribe dans la science scénique, il lui était fort supérieur par son style correct et élégant.

Si Molière lisait, dit-on , ses comédies à sa gouvernante Laforêt et prisait ses avis, M. de Saint-Georges prenait aussi sa gouvernante pour premier juge. Seulement il ne s'en tenait pas toujours à ses décisions. De là, grande colère de Marguerite, surtout quand la pièce condamnée par elle obtenait gain de cause devant le public. Dans ces occasions, la joie du succès était pour M. de Saint-Georges une faible compensation aux désagréments qui l'attendaient dans son intérieur; car si Marofuerite était dans le cours ordinaire des choses une femme de ménage modèle, si jamais célibataire ne fut plus choyé que l'auteur de la Fille du régiment, il lui fallait pourtant en ce cas supporter le contre-coup de la mauvaise humeur de Marguerite.

M. de Saint-Georges se risquait-il à donner un dîner, lorsque le verdict du public s'était trouvé en contradiction avec le sien, il y avait cent à parier contre un que les plats seraient froids, le Champagne tiède et le bordeaux glacé. L'hôte, qui unissait une grande candeur à beaucoup de courtoisie, ne manquait jamais d'expliquer ainsi le contretemps à ses invités : « Que voulez-vous, mes amis, la pièce n'a pas plu à Marguerite, et le dîner s'en ressent. Si je lui en faisais l'observation, elle me répondrait ce qu'elle m'a déjà maintes fois répondu : « Le dîner est mauvais, dites-vous?... C'est possible; il est meilleur que votre pièce et assez bon pour ceux qui ont eu le goût de vous applaudir hier au soir. » Car Mlle Marguerite avait une place réservée pour toutes les premières représentations des pièces de son maître. Elle n'usait pas toujours de ce privilège à

Page 1