CHAPITRE IV. III
l'Opéra ; mais elle ne manquait jamais une soirée à l'Opéra-Comique. J'ai noté textuellement l'exclamation de M. de Saint-Georges le lendemain de la première de Giselle, ballet en deux actes écrit en collaboration avec Théophile Gautier : « Giselle a été un grand succès, Marguerite avait prédit un four, nous allons avoir un bien mauvais dîner ! »
J'ai vu plusieurs fois Marguerite et me suis toujours demandé quel pouvait être le secret de son tyrannique empire. Elle n'était pas belle, à peine avenante; elle n'avait même pas la mine piquante de bien des soubrettes, et sa culture intellectuelle ne relevait en rien au-dessus du niveau ordinaire des domestiques. On peut encore comprendre qu'un Turner, un Jean-Jacques Rousseau aient pu subir l'influence d'une compagne d'aussi basse extraction, car eux-mêmes, après tout, quoique hommes de génie, sortaient du peuple et pouvaient se sentir gauches et mal à Taise dans la compagnie des hommes et surtout des femmes du monde. Béranger aussi m'a fait parfois cette impression. Mais M. de Saint-Georges, en dépit de quelques petites affectations, de son amour immodéré des parfums, de ses habitudes légèrement efféminées, était un homme du meilleur monde, et ses paroles, ses moindres gestes décelaient une excellente éducation. Il est vrai qu'il n'était point un homme de génie; mais toutes ces remarques peuvent aussi bien s'appliquer à un homme qui, lui, était un génie, qui sortait de la meilleure bourgeoisie du dix-huitième siècle, et qui eut les mêmes faiblesses. J'ai nommé Eugène Delacroix.