‹ Un anglais à ParisChapitre 59 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

nous y prenions étaient de beaucoup supérieurs à ceux que Ton vend actuellement cinq fois plus cher. La marchande était une superbe créature dont Alfred de Musset devint tellement amoureux que ses amis craignirent un instant de lui voir commettre des folies pour elle, y compris celle de l'épouser.

Les diligences (diligences Laffitte et Gaillard, Messageries royales, et quelques entreprises analogues de moindre importance) étaient alors le seul moyen de communication entre Paris et l'intérieur de la France; et les gens amenés de province par ces véhicules nous semblaient aussi curieux à observer que nous l'étions nous-mêmes pour eux.

C'était le troisième lustre du règne de Louis-Philippe.

Dieu, s'il fallait en croire l'exergue de la monnaie, protégeait la France, et si, d'aventure, le Tout-Puissant en paraissait fatigué, Thiers et Guizot étaient là, alternativement, pour veiller au grain.

Le Parlement retentissait de l'éloquence d'orateurs oubliés aujourd'hui, sauf par les amateurs d'études historiques ; M . de Genoude réclamait à grands cris le suffrage universel; M. de Cormenin, sous le pseudonyme de Timon, était le pamphlétaire à la mode; les journaux s'attaquaient réciproquement avec une violence auprès de laquelle les aménités des éditeurs rivaux d'Eatanswill eussent semblé de purs compliments. Les épiciers et les drapiers s'élevaient contre l'immixtion de M. de Lamartine dans les affaires de l'État.

Le Figaro d'alors, le Corsaire-Satan extrêmement lu pourtant, joignait à grand'peine les deux bouts.

Chaque année pour la fête du roi, et afin d'améliorer le sort de l'ouvrier, il y avait distribution gratuite de saucisses (i).

(i) La dernière distribution pxihlique de saucissons avait été celle de la Saint-Charles 1S29. Sous Louis-Philippe, on distribuait à domicile. L'Editeur.

Le rendez-vous habituel des acteurs de Paris ou de province, en quête d'un engagement, était, non au Café de Suède, boulevard Montmartre, mais bien sous les arbres du Palais-Royal.

Frédéric Lemaître allait à la messe et se confessait chaque fois qu'il créait un nouveau rôle. Les légitimistes, pour le voir jouer, daignaient quitter leur aristocratique retraite et condescendaient à respirer le même air que les bourgeois et les prolétaires du boulevard du Crime.

Le Gouvernement faisait changer le titre du drame de Sue et de Goubeaux : a Les Pontons anglais » en celui-ci, plus court : « Les Pontons », et exigeait que la scène fût transportée d'Angleterre en Espagne.

Alexandre Dumas raillait Scribe et jetait son argent par les fenêtres, tandis que celui-ci thésaurisait, achetait des propriétés rurales et produisait plus de vingt pièces par an, dépassant ainsi de huit pièces l'engagement qu'il avait contracté.

Les gardes nationaux allaient, en compagnie et en uniforme, chasser les lièvres et les lapins de la plaine Saint-Denis et se pavanaient ensuite sur le Boulevard, lorgnant les femmes.

Vidocq ouvrait, passage Vivienne, une agence privée de renseignements et gagnait ainsi plus d'argent en surprenant les maris infidèles ou en taisant leurs escapades qu'en arrêtant des voleurs.

Bougival, Asnières et Joinville-le-Pont n'étaient pas encore devenus le rendez-vous des Parisiens.

L'éléphant de plâtre s'effondrait sur la place de la Bastille.

Les romances sentimentales de Loïsa Puget faisaient les délices des familles bourgeoises, disputant la vogue au fameux refrain des Larifla, larifla, larijîa,fla,fla (i) .

(i) La Larifla était une scie d'étudiants : on y ajoutait indéfiniment des couplets dont le refrain était Larifla, etc. — L'Éditeur,

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