‹ Un anglais à ParisChapitre 60 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Chose plus importante au point de vue populaire, la vie était à très bon marché, le prix du pain avait baissé, et le vin se vendait au détail quatre sous le litre. Les ouvriers s'en allaient en excursion, avec femmes et enfants, admirer le puits artésien de Grenelle. Poussaientils jusqu'aux Champs-Elysées, ils s'ébahissaient de voir passer Théophile Gautier dans sa toute petite voiture tramée par une paire de poneys minuscules.

Le poète avait renoncé aux gilets cramoisis qu'il avait naguère arborés afin d' « embêter le bourgeois ». Cette haine invétérée de la bourgeoisie était le trait distinctif de toute cette «fénération d'hommes de lettres et d'artistes; elle se manifestait en mille façons différentes. Nestor Roqueplan portait chez lui des bottes à l'écuyère, parce que les pantoufles étaient la chaussure de prédilection des boutiquiers. Gavarni publiait ses mordantes caricatures satiriques. En voici une : — Un fainéant de mine débauchée, adossé à un réverbère, considère avec mépris un couple bourgeois, propret et bien paré, faisant sa promenade du dimanche. Il fume une courte pipe de terre, et quelques bouffées de tabac arrivent jusqu'aux dignes promeneurs : « Voyou! » s'écrie dédaigneusement le bourgeois. « Voyou tant que vous voudrez, mais pas épicier », répond l'autre.

Mlle Thiers, sœur du premier ministre de France, tenait alors une table d'hôte. L'établissement, annoncé par une enseigne, était situé à l'entrée actuelle de la rue Drouot. Lorsque Thiers était au pouvoir, les membres de l'opposition et les journalistes de leur parti se faisaient un jeu d'y organiser leurs réunions. Les journaux du lendemain en rendaient toujours compte, et non sans commentaires. Thiers était bien le plus mauvais tireur qui eût jamais désolé un garde-chasse, ce qui ne l'empêchait pas de vanter bien haut ses prouesses cynégétiques. « Nous avons demandé à Mlle Thiers, disait un de ces articles, si les délicieux

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faisans qu'elle nous servait provenaient de la chasse de son illustre frère. Elle a secoué négativement la tête : « Non, monsieur; le Président du Conseil n'a pas « l'honneur de fournir mon établissement. A quoi bon? « je peux acheter mon gibier à meilleur marché que « lui et au même endroit. S'il m'en envoyait, il pren- « drait un bénéfice, car il ne fait jamais rien pour « rien. C'est un peu le défaut de notre famille. »

J'ai toujours pensé que, malgré la vivacité de Thiers et le calme de Guizot, les Français préféraient ce dernier. M. Guizot avait dit : « Enrichissez-vous », et on savait qu'il était pauvre. M. Thiers s'était moqué du conseil, et il était notoire qu'il thésaurisait pendant que sa sœur en était réduite à gagner sa vie. Il faut se rappeler qu'à cette époque l'amour du lucre n'avait pas pénétré aussi profondément que de nos jours dans l'âme des Français de toutes classes, que la course à la fortune avait moins d'adeptes, et que le moindre agioteur n'aspirait pas encore à devenir l'émule des Rothschild dans leurs énormes transactions financières.

Ceux-ci habitaient, rue Laffitte, trois maisons séparées qui depuis ont été réunies pour n'en former qu'une seule, affectée exclusivement aux affaires. La rue Laffitte était néanmoins très calme. Les endroits préférés des fîâneurs étaient, en dehors des boulevards, la rue Le Peletier et les galeries du passage de l'Opéra. Cette préférence était due à la proximité de l'Opéra, dont la façade donnait sur la rue susnommée, et qui n'avait du reste rien d'imposant et de monumental. L'architecte qui l'avait construit, Debret, eut pendant longtemps à essuyer un feu roulant de plaisanteries ; une des meilleures et des plus amères fut peut-être celle-ci : un journaliste écrivait un jour qu'ayant eu à indiquer à un provincial où était l'Opéra, il avait dû répondre : « Descendez la rue , c'est la première grande porte cochère à votre droite. »

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