CHAPITRE PREMIER. ii
Othello, leur semblait puéril dans cet essai de réalisme, puisqu'il était permis de supposer qu'il se débarrassait de son badigeon avant de quitter le théâtre. Les commensaux de la Childeberte, eux, étaient ménestrels, ou corsaires, ou preux et vaillants chevaliers, de leur lever à leur coucher, et plusieurs dédaignaient même d'étendre leurs membres lassés sur un objet d'invention aussi efféminée qu'un matelas moderne, et, continuant leur fiction, couchaient sur le sol jonché de roseaux.
Je ne suis pas assez savant pour remonter aux sources littéraires ou théâtrales de ces déguisements successifs et variés ; car c'était généralement un livre récent ou une pièce de théâtre nouvelle qui donnait le branle. Je ne puis pas non plus répondre de l'exactitude chronologique et de l'intégrité de mes souvenirs, je me rappelle pourtant fort bien quelques phases de cette mascarade toujours changeante. Etant très petit garçon , j 'avais été plus d'une fois frappé d'étonnementàla vue de jeunes gens paradant dans les rues, en pourpoints, en hauts-de-chausses, la chevelure flottante ornée de toques de velours et d'ailes d'oiseaux, une courte épée pendue à la ceinture ; nous n'étions pas en carnaval, et personne pourtant ne semblait s'émouvoir; les Parisiens d'alors s'étaient habitués à ces bizarreries. Des gens compétents m'ont dit depuis que ces manifestations avaient été inspirées par la Gaule poétique de M. de Marchangy, les romans de M. d'Arlincourt, et toute la littérature de ce genre qui a caractérisé le commencement de la Restauration. Ces deux auteurs, dans leur haine pour les Romains et les Grecs du premier Empire, créèrent des héros d'un genre tout différent, mais bien plus ridicules encore ; obéissant en cela au même sentiment qui faisait dire à Metternich, dans son dégoût pour le mot de fraternité, « que s'il avait un frère, il l'appellerait mon cousin ».
Quelques années plus tard, la traduction des œuvres
de Byron eut à son tour un effet analogue ; vint ensuite Defauconpret, avec sa très bonne adaptation française des romans de Walter Scott. L'influence de Paul Delaroche et des autres tenants du Romantisme , la révolution de Juillet, les drames de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas, tout s'en mêla pour aboutir à une véritable confusion de styles et d'époques, et vers 1842 ou 1843, il y avait à la Childeherte plusieurs camps, fraternisant en tout, sauf sur la question du langage et du costume, par où chacun manifestait ses préférences pour telle ou telle période de l'histoire. C'est ainsi que l'on pouvait entendre le fils d'un concierge, poussé par une vocation réelle ou imaginaire dans la carrière artistique, jurer « par la foi de ses pères », tandis que le rejeton appauvri d'une noble maison le traitait, en répliquant, de « réminiscence emphatique d'un âge féodal et superstitieux ».
Aux conversaziones dont j'ai parlé plus haut, les invités de la Childeherte ne se bornaient pas à égaler leurs hôtes dans leurs discours et leurs accoutrements, mais encore, afin de parfaire l'illusion, ils adoptaient, autant que possible, le mode de locomotion en usage au temps de leurs prototypes. Les classiques, et ceux qui s'appliquaient encore à reproduire la mythologie grecque ou romaine, en minorité comme nombre à la Childeherte, étaient généralement les plus heureux dans ces tentatives. L'âne, porteur du vieux Silène, les coursiers qui avaient traîné le char des triomphateurs romains, la chèvre, nourrice de Jupiter, étaient aussi familiers aux habitants de la rue Childebert que les chats et les roquets de leurs propres maisons. Les encombrements causés par ces animaux n'excitaient même plus leur colère; mais quand, un soir, Romulus et Rémus apparurent, escortés de la louve légendaire, la terreur les saisit, et la panique fut à son comble, lorsque, avec un suprême dédain de la tradition mythologique, à la suite