CHAPITRE V
Mais si le bâtiment en lui-même manquait de grandeur, on pouvait voir généralement, dans les groupes formés à l'entrée, une demi-douzaine d'hommes dont les noms étaient connus du monde musical entier. C'était Auber, Halévy, Rossini, Meyerbeer, Saint- Georges, Adam; nous les retrouverons tous au cours de ces Souvenirs.
Parmi les principales attractions de la rue Le Peletier, il faut citer encore le fameux restaurant italien de Paolo Broggi, patronné par les chanteurs, notamment par le célèbre Mario, aux débuts de sa carrière, et surtout l'estaminet du Divan. Sous les auspices d'un certain nombre de jeunes littérateurs et journalistes, à qui leurs ressources restreintes fermaient l'entrée du Café Riche et de Tortoni, ce café, très modeste à l'origine, s'était transformé en une sorte de club politico- littéraire, etles prosaïques consommateurs d'antan l'avaient peu à peu déserté. J'étais peut-être le seul des habitués qui n'eût aucune aspiration littéraire, qui ne jetât pas un œil d'envie sur l'intérieur des bureaux du National, dont les gros bonnets, Armand Marrast, le baron Bornés, Gérard de Nerval et autres, entraient quelquefois au Divan, par occasion, car leur restaurant ordinaire était le Café Hardi. Nous prétendions, du reste, quel'on respirait chez nous une atmosphère bien autrement littéraire que dans le magnifique établissement du Boulevard. Il est de fait qu'à l'estaminet du Divan, c'est le plus respectueusement du monde que le garçon vous demandait : « Monsieur désire-t-il avec son café le feuilleton de Sue ou celui de Dumas?... » Vingt fois pour une, j'ai entendu le propriétaire attirer l'attention des consommateurs sur un article remarquable. Le major Fraser n'y dînait jamais, mais il y venait tous les jours passer une heure ou deux à lire les journaux. C'était notre favori à tous, quoique aucun de nous ne connût le moins du monde ses antécédents; en dépit de la
Ii8 UN ANGLAIS A PARIS.
consonnance anglaise de son nom, et quoiqu'il parlât très purement cette langue, il n'était pas Anglais. Sa mise était toujours des plus soignées, et je n'entends pas parler ici d'une élégance dans le genre de celle d'Eugène Sue. Il portait habituellement une redingote bleue très ajustée, à basques courtes, et des pantalons gris à la cosaque, coupe encore en usage en France dans quelques régiments de cavalerie.
Le major Fraser aurait pu, à juste titre, emprunter l'épitaphe que Piron s'était composée :
Ci-gît Piron, qui ne fut rien, Pas même académicien.
Il était célibataire, ne faisait jamais allusion à sa famille, et vivait seul dans un entresol, au coin de la rue Laffitte et du boulevard des Italiens. Il avait toujours beaucoup d'argent, mais la source de ses revenus restait pour tous un mystère. Ce n'était certainement pas le jeu, comme on l'a suggéré depuis, car ses relations les plus intimes affirment ne l'avoir jamais vu toucher une carte.
J'ai toujours cru, sans pouvoir dire pourquoi, que le major Fraser était le fils de quelque haut personnage, et que la solution du mystère dans lequel il a vécu pourrait bien se trouver quelque part enfouie dans les archives relatant les intrigues et les scandales de la cour d'Espagne, sous Charles IV et Ferdinand VII. Les soldats de fortune arrivant à des postes élevés, sinon aux plus élevés, comme Richards et O'Reilly, n'étaient pas tous Irlandais. Mais, en ce qui concerne le major Fraser lui-même, il était de commerce si agréable, si constamment aimable et prêt à obliger, que personne ne tenta de soulever le voile qu'il avait évidemment à cœur de tenir baissé. Je me rappelle pourtant l'avoir vu une fois très irrité. Léon Gozlan, dans une de ses comédies, faisait paraître un major trois fois décoré. Sa