CHAPITRE V
première croix lui avait été donnée, expliquait-on, parce qu'il n'en avait point ; la seconde, parce qu'il en avait une ; la troisième , enfin , parce que toutes les bonnes choses vont par trois. Après la représentation, le major Fraser envoya ses témoins à l'auteur ; mais ceux-ci arrangèrent la chose d'autant plus aisément que Gozlan donna sa parole d'honneur que toute allusion au major avait été loin de sa pensée. On découvrit ensuite qu'Alexandre Dumas avait été bien inconsciemment la cause première de cette aventure. Il causait un jour avec Gozlan, quand un de ses secrétaires vint lui conter qu'un individu qui était une de ses bêtes noires, être absolument nul par-dessus le marché, venait de recevoir la croix de la Légion d'honneur.
« Grand Dieu! s'exclama Gozlan, pourquoi lui a-t-on donné cette croix?
— Vous ne le savez pas? lui dit Dumas d'un air bien informé et comme s'il allait lui révéler quelque secret d'État.
— Assurément non, je ne le sais pas, répliqua Gozlan, et vous non plus, j'imagine ?
— Ah, par exemple! moi, je le sais.
— Eh bien! dites-le alors.
— On lui a donné la croix parce qu'il ne l'avait pas. » Cette plaisanterie, assez enfantine, amusa Gozlan,
qui s'en souvint en écrivant sa pièce. Il l'amplifia légèrement et obtint le soir de la première un franc succès de fou rire.
Le major Fraser était très bienveillant pour tout le monde, sauf pourtant pour les politiciens de profession, qu'il détestait et méprisait depuis le premier jusqu'au dernier. Il parlait rarement politique; mais quand il abordait ce sujet, sa verve était vraiment fort intéressante ; il excellait à prouver par les faits qu'un gouvernement dominé par l'esprit de parti est la plus stupide de toutes les stupides institutions. Sa connais-
sance très approfondie de l'histoire politique le cédait encore à sa science sociologique ; il parlait avec compétence de l'état social de tous les peuples civilisés, dans tous les temps. Sa bibliothèque particulière ne se composait pas de plus d'une soixantaine de volumes ; mais sa mémoire était prodigieuse : Balzac et Dumas euxmêmes reconnaissaient sa supériorité à cet égard. Le sujet le plus insignifiant suffisait parfois pour mettre cette prodigieuse mémoire en branle, et il servait alors à ses auditeurs un véritable article de Revue « qui valait bien , disait Dumas , au moins cinquante centimes la ligne » . Mais jamais on ne put le décider à écrire. Chose assez étrange, il avait coutume d'insinuer qu'il n'avait pas acquis toute cette science dans les livres. « C'est, je le reconnais, absolument ridicule, ajoutait-il avec un singulier sourire, mais j'ai parfois cette sensation que je sais tout cela, non pour l'avoir lu, mais pour l'avoir éprouvé personnellement. Il y a des heures oià je suis presque convaincu que j'ai vécu avec Néron, ou que Dante a été mon ami, et ainsi pour le reste. »
Lorsqu'il mourut, on ne trouva pas dans son appartement un indice, pas une seule lettre qui pût jeter le jour sur son passé et sur ses origines, mais seulement une liasse de notes acquittées. A l'une d'elles était épingle un chiffon de papier : c'était le reçu de la Compagnie des Pompes funèbres pour le prix de sa tombe et les frais de son enterrement. Il avait inscrit dans son agenda ses dernières recommandations : il demandait qu'on fît insérer pendant une semaine l'annonce de sa mort dans le Journal des Débats ; l'argent nécessaire se trouvait dans le tiroir de sa table de toilette ; il désirait que son mobilier et ses vêtements fussent vendus au profit des pauvres de Paris. « Je ne charge personne en particulier de ce soin , disait encore le laconique testament, car j'ai beaucoup d'amis et je sais que chacun d'eux sera disposé à exécuter mes dernières volontés. »