‹ Un anglais à ParisChapitre 63 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une autre personnalité mystérieuse, mais beaucoup moins intéressante que le major Fraser, c'était un Persan qu'on rencontrait partout, à l'Opéra, au bois de Boulogne, aux concerts du Conservatoire, etc. Toujours poli et souriant, il ne parlait jamais à personne. En dix ans, son voisin de fauteuil à l'Opéra ne l'entendit pas proférer une syllabe. Il était invariablement vêtu d'une grande robe flottante en soie blanche, d'une habaye,. sorte de long surtout, en drap noir très fin, et portait un bonnet en astrakan de forme conique. Il vivait toujours seul, et quoique tout le monde sût qu'il habitait passage de l'Opéra, personne ne mit jamais le pied dans son appartement.

Des légendes de toutes sortes couraient sur lui. Suivant quelques-uns, il avait occupé une situation éminente dans son pays, d'oîi il s'était volontairement exilé, en haine des habitudes orientales ; suivant d'autres, c'était tout bonnement un marchand de cachemires de l'Inde, qui avait fait fortune. Les malveillants assuraient qu'il vendait des dattes et des pastilles du sérail, et que s'il ne parlait pas, c'est qu'il était muet, sans être sourd. Il mourut pendant le second Empire, très respecté de son voisinage, à cause de ses larges charités.

Vers 1845, le passage de l'Opéra cessa d'être une promenade à la mode. Les courtiers marrons, que la police avait chassés des boulevards et du perron de Tortoni, y émigrèrent; les galeries qui avaient entendu les doux fredons — mezza voce — des clients de Bernard Latte, l'éditeur des opéras de Donizetti, n'entendirent plus que les hurlements de ces agioteurs de bas étage qui rendirent la place intolérable. Bernard Latte lui-même ne tarda pas à déménager.

Dans la maison dont Tortoni occupait le rez-dechaussée, et dont l'aspect extérieur s'est depuis beaucoup modifié, habitait Louis Blanc. Vers neuf heures

du matin, il descendait prendre sa tasse de café au lait ; c'était toujours la première qu'on servît dans le restaurant. Je n'ai jamais été sur le pied de l'intimité avec Louis Blanc, et à cette époque moins qu'à aucune autre, car je partageais l'antipathie du major Fraser pour les faiseurs de politique, et, à tort ou à raison, j'ai toujours considéré comme tel l'auteur de V Histoire de dix a^ts. Quoique Louis Blanc eût alors trente-trois ou trente-quatre ans, on ne lui en eût pas donné plus de dix-sept; cela tenait, en partie, à sa taille minuscule : il était sinon le plus petit, du moins un des plus petits hommes que j'aie jamais vus, à part les nains, bien entendu. On m'a assuré pourtant que Louis Blanc était un géant, comparé à don Martinos Garay, duc d'Altamira et marquis d'Astorga, homme d'État espagnol, qui mourut entre 1820 et 1825. Comme ces notes ne s'étendront pas au delà de la chute de la Commune, et que ce fut après cet événement que je rencontrai une ou deux fois M. Blanc dans son ancien quartier, je consignerai ici le peu que j'ai à dire de lui.

Lorsque je le revis, à soixante ans, il avait encore toutes les apparences d'une bonne santé, mais je fus frappé de son air désillusionné. C'étaient, il est vrai, les années les plus critiques de la troisième République, mais M. Blanc se rendait compte que, la part faite aux j difficultés du moment, les hommes placés à la tête des affaires n'étaient pourtant pas les républicains de ses rêves. Il avait eu, outre cette déception, à subir des pertes sérieuses, car tous ses papiers les plus importants, tels que sa correspondance avec George Sand et avec Louis-Napoléon pendant l'internement de ce dernier à Ham, d'autres documents encore, d'égale valeur, avaient été détruits dans l'incendie de la gare des marchandises du chemin de fer du Nord, à la Villette , incendie allumé par les communards.

Il avait conservé les modes de 1840, portait encore

Page 1