CHAPITRE V
une longue redingote brune, à grandes basques, une chemise vierge de tout empois et un chapeau à larges ailes. Quelques années plus tard, il fonda un journal, \ Homme libre, dont les bureaux étaient situés rue Grange-Batelière. L'affaire était soutenue, financièrement, par un noble polonais. Blanc déclara à ses lecteurs qu'il parlerait en toute sincérité des personnes et des choses, passées ou actuelles; qu'il n'avancerait rien qu'il ne pût appuyer de documents probants; mais que, quoi qu'il arrivât, il ne se laisserait jamais entraîner ni à envoyer, ni à accepter une provocation pour la défense de ses écrits. « D'abord, disait-il, je suis trop vieux; mais me fût-il donné de ressaisir ma jeunesse, je ne recommencerais pas la folie que j'ai faite en 1847, lorsque j'ai failli me battre avec Eugène Pelletan à propos d'une femme dont la vertu — si vertu elle avait — nous était à tous deux absolument indifférente. Peu importe d'ailleurs que nous n'ayons pas été les seuls preux chevaliers de l'époque, prêts à dégainer pour ou contre les charmes d'une femme dont les restes étaient depuis longtemps réduits en poussière (i).»
(i) M. Eugène Pelletan, père de M. Camille Pelletan, rédacteur en chef de la Justice et premier lieutenant de M. Clemenceau, avait sévèrement critiqué dans VHistoire de la Résolution de M. Blanc quelques passages relatifs à Marie-Antoinette. L'auteur cita à l'appui de son dire un passage des Mémoires de Mme Campan. Le critique refusa d'admettre la preuve comme concluante; sur quoi, M. Blanc en appela à la Société des gens de lettres, qui, sur le rapport de M. Taxile Delord, se prononça en sa faveur. M. Pelletan refusa de se soumettre à la décision d'un tribunal dont il avait, par avance, décliné la juridiction. M. Blanc, qui avait au début repoussé bien loin toute idée de duel, voyant que M. Pelletan soutenait énergiquement son opinion, se crut obligé de recourir à ce moyen pour obtenir satisfaction. La rencontre était décidée quand éclata la révolution de 1848. Les deux adversaires, qui, l'un et l'autre, couraient à l'Hôtel de ville, s'étant rencontrés par hasard à l'entrée, tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
« Le ciel soit loué ! s'écria Thiers quand on lui raconta l'aven-
Ce n'était pas une parole en l'air qu'avait prononcée M. Blanc en déclarant qu'il n'avancerait rien sans preuve positive, et ses rédacteurs l'expérimentèrent à leurs dépens. Il arrivait régulièrement, à trois heures de l'après-midi, au bureau du journal pour lire les épreuves du numéro du jour, et, de la première ligne à la dernière, il ne tolérait pas une inexactitude. Si bon qu'il fût, il rendait la vie insupportable à ses reporters.
L'un d'eux m'a raconté une histoire qui, tout en faisant ressortir le ridicule des scrupules excessifs de M. Blanc, n'en vaut pas moins la peine d'être redite au crédit de sa véracité. Un chien avait été poursuivi sur le boulevard, et le reporter, usant de la méthode réaliste, avait tenté de reproduire, au moyen d'onomatopées, les sons émis par la bête en détresse :
« Etes-vous sûr de vos sons, monsieur ? lui demanda Blanc.
— J'en suis aussi sûr que possible, étant donné que je ne suis pas zoologiste.
— Alors effacez-les ; il faudrait en être sûr scientifiquement. Pendant que nous y sommes, je vois que vous avez employé le mot « hurler ». Si je ne me
ture, si Pelletan avait tué Blanc, j'aurais été le plus petit homme de France. »
En parlant des preux chevaliers de l'époque, M. Blanc faisait allusion à M. Cousin, qui, après avoir été ministre malgré lui, poussa un soupir de soulagement quand le second Empire lui permit de retourner à ses études. Il avait une grande prédilection pour le dix-septième siècle, et s'éprit passionnément de la duchesse de Longueville , morte depuis deux siècles. Il la douait de toutes les perfections morales et intellectuelles; par malheur, il ne pouvait la doter d'un buste opulent, l'évidence historique étant trop accablante pour qu'il osât la gratifier d'avantages de ce genre. Mais quelqu'un lui ayant montré un jour un portrait de la sœur du grand Condé dans lequel elle semblait abondamment pourvue des charmes dont son adorateur regrettait l'absence, M. Cousin écrivit un chapitre tout entier sur ce sujet et fut bien près de jeter le gant à ses contradicteurs. L'Éditeur.