‹ Un anglais à ParisChapitre 65 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

trompe, un chien en détresse « glapit ». Veuillez modifier. »

Une autre fois, en parcourant les annonces, il en trouva une relative à une potion contre la toux dont la vertu était prônée dans les termes les plus pompeux. Il envoya chercher sur-le-champ le rédacteur des annonces ; il avait refusé d'affermer ce service à une agence comme on le fait souvent à Paris, afin d'en conserver le contrôle absolu.

« Monsievir, je vois que vous avez une nouvelle réclame, et très lucrative, à ce qu'on me dit ; toutefois, avant de l'insérer, je voudrais être certain que ce remède opère tout le bien qu'il promet. Pouvez-vous répondre de son efficacité ?

— Mon Dieu, monsieur, je crois qu'il est efficace, mais vous ne pouvez pas exiger que je prenne une bronchite pour en faire personnellement l'expérience ?

— Le ciel me préserve d'avoir tant d'exigence et si peu de souci de la santé d'autrui; mais tant que vous ne pourrez pas m'amener quelqu'un qui ait été guéri, nous n'insérerons pas. »

Revenons à la phrase de Louis Blanc sur l'usage du duel ; je veux rappeler à ce propos une des plus tragiques affaires de ce genre dont j'aie gardé le souvenir, le duel Dujarrier-Beauvallon. J'ai eu, pendant des années, l'habitude, toutes les fois qu'une rencontre importante avait lieu en France, de lire les opinions diverses des journaux anglais à cet égard ; et tout en rendant justice aux sentiments élevés des auteurs de ces articles, je n'hésite point à dire que pas un seul ne traitait le sujet en pleine connaissance de cause. Aucun ne voulait se rendre à cette évidence que, pour un homme d'un certain monde, en France, décliner une provocation ou négliger, le cas échéant, d'en envoyer une, équivaudrait, sauf dans des circonstances très excep-

tionnelles, à encourir une sorte de mort sociale ; ils ignoraient donc ou feignaient d'ignorer que, pour cet homme, désormais, toutes les portes resteraient closes; que les meilleures amies de sa femme cesseraient de la voir, par ordre de leurs maris ; que ses enfants, à l'école, seraient délaissés de leurs camarades ; que pas un jeune homme de situation égale à la sienne, fût-il amoureux fou de sa fille, ne la demanderait en mariage; pas plus qu'un père et une mère de famille ne voudraient de son fils pour gendre. C'est pourtant ce qui attendait, il y a quelques années, un homme convaincu d'avoir refusé de se battre ; c'est ce qui, — dans certaines classes, je le répète, — l'attend encore aujourd'hui. Est-il donc surprenant qu'avec une telle perspective devant les yeux, un homme préfère risquer la mort plutôt que de devenir un paria? Quel est le journaliste anglais qui s'exposerait volontiers à d'aussi sévères conséquences, qui se résignerait à entrer à son Club sans que jamais une main se tende vers lui, sans qu'une voix s'élève pour répondre à son bonjour? Et cette situation, encore une fois, serait la sienne si, Erançais ou habitant la France, il refusait de demander satisfaction d'une injure, même imaginaire.

Je connaissais M. Dujarrier, directeur de \d. Presse, et je suis convaincu qu'il n'était pas d'humeur plus batailleuse, ni plus désireux d'aller sur le terrain que Louis Blanc. Il est, en outre, certain qu'il sentait son infériorité, tant à l'épée qu'au pistolet, devant un adversaire comme M. de Beau vallon, fine lame et tireur émérite ; il fut prouvé jusqu'à l'évidence qu'il n'avait jamais manié une arme. Il s'opposa pourtant avec énergie à tout essai de conciliation de la part de ses amis, il ne voulut pas surtout que son adversaire pût se douter à quel point il était incapable de se défendre, dans la crainte que celui-ci ne lui fît grâce de la vie. La vie n'était pas désirable en effet, conservée

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