‹ Un anglais à ParisChapitre 66 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

à ce prix : vraie tunique de Nessus, la pitié de son ennemi se fût attachée à lui comme un déshonneur. Aussi Dujarrier préféra-t-il aller sur le terrain comme un mouton à la boucherie, plutôt que de passer pour un lâche. « Je n'ai pas d'autre alternative que de me battre », disait-il, deux jours avant la rencontre, à Alexandre Dumas, qui, secondé par son fils, mettait en jeu toute son ingéniosité pour prévenir l'issue fatale. La seule combinaison possible était, suivant le raisonnement très logique des deux Dumas, d'obtenir de Dujarrier, qui, en sa qualité d'offensé, avait le choix des armes, qu'il choisît l'épée. Ils comptaient sur la générosité de Beauvallon, qui, découvrant à la première passe l'impéritie de son adversaire, se contenterait, en homme d'honneur, de le désarmer ou de lui infliger une légère blessure. Malheureusement le jeune Dumas, animé d'ailleurs des meilleures intentions, s'en ouvrit à quelques-uns des plus intéressés dans l'affaire, appartenant à l'état-major de la Presse et du Globe. Ces deux journaux étaient littéralement à couteaux tirés, et quelques rédacteurs du Globe insinuèrent à mots couverts, sinon ouvertement, que Dujarrier arborait le drapeau blanc. Dujarrier eut-il vent de ces commentaires? En eut-il le pressentiment instinctif? On ne l'a jamais su positivement, mais le fait est que, dès lors, il insista pour se battre au pistolet. « Je n'entends pas que mon adversaire me fasse une grâce quelconque, dit-il, ni en me désarmant, ni en me blessant au bras ou à la jambe. Je veux une rencontre sérieuse. » Dumas fils, effrayé peut-être des suites que pouvait avoir l'indiscrétion qu'il avait inconsciemment commise, pria son père d'aller voir Grisier (i) et de le faire intervenir. Alexandre Dumas, qui était le plus dévoué des amis et qui aurait de bon cœur risqué sa vie pour sauver celle

(i) Le grand maître d'escrime que Dumas a immortalisé dans le Maître d'armes. — L'Editeur.

de Dujarrier, refusa de faire la démarche suggérée pai son fils. « Je ne puis pas, répondit-il; la première chose et la plus importante est de sauvegarder la réputation de Dujarrier, et d'autant plus que c'est son premier duel. »

Son premier duel, — ce fut la note dominante et qui dirigea toutes les démarches de Dujarrier et de ses amis. Si Dujarrier avait été dans la situation du rédacteur en chef de son journal, Emile de Girardin, — s'il eût une fois déjà tué ou sévèrement blessé son homme, comme ce dernier avait, neuf ans plus tôt, tué Armand Carrel, il aurait pu déclarer ouvertement sa détermination de ne plus aller sur le terrain sous aucun prétexte. Malheureusement la situation de Dujarrier était tout autre; et l'on peut dire sans exagération qu'il porta la peine de la décision de M. de Girardin. On a fait un véritable abus de sentimentalité au sujet de la mort tragique d'Armand Carrel ; en réalité, il n'eut que ce qu'il méritait. M. de Girardin n'en déplora pas moins, plus que personne, sa mort prématurée. Quoi qu'en aient dit certains écrivains , Armand Carrel est mort victime non de ses opinions politiques, mais bien d'une vulgaire question de boutique, dont il se fit le champion. Après plusieurs essais plus ou moins heureux de journalisme populaire, M. de Girardin, en 1836, lança la Presse, journal sérieux de même format que les journaux existant déjà et qu'il donna à moitié prix; aussi tous les autres se liguèrent-ils comme un seul homme contre lui. Armand Carrel, qui était un vaillant soldat, un écrivain de talent et un très galant homme, aurait dû se tenir en dehors de toute cette polémique. Emile de Girardin n'était pas d'humeur à supporter une injure manifeste ou même implicite. Son meilleur livre peut-être et le moins connu, Emile, nous révèle comme une autobiographie le fond de sa pensée à l'égard du duel. Emile entre dans la société comme un soldat dans

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