‹ Un anglais à ParisChapitre 67 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

le camp ennemi. Non qu'il soit par nature cruel ou sanguinaire, mais parce qu'il sait que pour soutenir ses droits il doit être toujours prêt non seulement à la défense, mais à l'attaque.

« Le secret qu'on est tenu de garder, dit-il, pour les préliminaires d'une rencontre et ces préliminaires en eux-mêmes sont simplement horribles. Les précautions à prendre, le mystère dont on s'entoure ressemblent fort aux préparatifs d'un crime. Néanmoins, l'horreur de tout ceci disparaît quand un homme, poussé par le ressentiment ou la haine, est assoiffé de vengeance; mais quand il n'a dans le cœur aucune amertume, quand son imagination est encore accessible à des émotions plus douces, il faut, pour qu'il ne se révolte pas contre l'idée du duel, que cet homme soit profondément imbu de la force d'un préjugé qui résiste à toutes les lois prohibitives. »

C'est dans cette dernière disposition d'esprit que M. de Girardin rencontra son adversaire. Les deux hommes n'avaient jamais échangé une parole, ils n'avaient l'un contre l'autre aucune animosité personnelle; disons plus, le duel n'était pas inévitable; et cependant, à l'un d'eux il coûta la vie, et il devint pour l'autre une source de regrets ineffaçables.

L'issue eût-elle été différente que la Presse eût probablement disparu, ^et avec elle toutes les récriminations. Mais en l'état des choses, et rien ne pouvant faire revenir M. de Girardin sur sa décision de ne plus accepter de duel, après neuf ans d'insultes directes de la part d'un soi-disant parti politique et de mille vexations quasi légales, M. de Beauvallon s'érigea en nouvel Armand Carrel, et il choisit Dujarrier pour victime, ne pouvant atteindre son chef.

Mais toute ressemblance avec Armand Carrel s'arrête là, et la justice même dans ses arrêts souligna nettement la différence. Dans le premier cas, deux hommes

d'honneur, de vaillance incontestée, se rencontrant à chances équivalentes, avaient simplement violé la loi; dans le second cas, sans parler de l'infériorité notoire de Dujarrier, on reconnut que les pistolets de Beauvallon avaient été essayés avant le duel. La cour ne pouvait relever le fait, mais elle témoigna sa désapprobation en condamnant Beauvallon à huit ans et un de ses témoins, M. d'Ecquevilley, à dix ans de prison pour parjure, tous deux ayant déclaré par serment qu'ils n'avaient pas essayé les pistolets.

Ce duel fit grand bruit et impressionna péniblement le public. Je m'y suis longuement arrêté, plus que de raison peut-être , parce qu'il m'inspira une résolution dont je ne me suis jamais départi. J'avais vingt-sept ans à cette époque, et, grâce à des circonstances inutiles à relater ici, je pouvais prévoir que la plus grande partie de ma vie se passerait en France. Je ne suis ni plus courageux ni plus poltron qu'un autre, mais je ne voulais point me résigner à être tué comme un chien enragé, sous le prétexte le plus futile, parce qu'un monsieur quelconque s'aviserait de me regarder de travers. Je ne pouvais cependant, avec mon genre de vie, refuser un duel en raison de ma nationalité. Aussi, à partir de ce moment, fréquentai-je assidûment le tir de Gosset et la salle d'armes de Grisier. Je ne devins très redoutable ni à l'épée, ni au pistolet, mais j'étais, à l'une et l'autre arme, de force à me défendre à l'occasion. Je pris soin en même temps de déclarer bien haut que pour moi un duel serait toujours sérieux, que je ne me contenterais jamais d'une rencontre au premier sang, et que, même dans le cas où l'un des adversaires serait mis hors de combat, j'entendais que le duel reprît après sa guérison jusqu'à ce que mort s'ensuivît. C'était bien dire que je ne me laisserais entraîner sur le terrain que pour une affaire d'importance, mais j'ajoutai cependant que si j'étais contraint à me battre

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