CHAPITRE V
pour une bagatelle, je ne démordrais pas pour cela de mes premières conditions. Une fois seulement, douze ans plus tard, on me chercha noise dans l'excitation qui suivit l'attentat d'Orsini. J'étais l'offensé et pouvais par suite régler les conditions de la rencontre. Je refusai absolument de modifier en rien la règle que je m'étais imposée, et je le déclarai à mes deux témoins — le général Fleury et Alexandre Dumas. Les amis de mon adversaire ne voulurent point accepter ces conditions. Personne depuis ne m'a jamais attaqué, et la vie n'était pourtant alors pas toujours facile pour un Anglais, même sous le second Empire.
Avant d'en finir avec le duel Dujarrier, je dois dire quelques mots d'une femme presque merveilleuse, et j'appuie sur la restriction, car Lola Montés n'avait de vraiment merveilleux que sa beauté et sa rare impudence : elle ne possédait pas l'ombre d'un talent, et son éducation était nulle ; si elle parlait trois langues, l'anglais, le français et l'espagnol, elle les parlait toutes trois avec la même incorrection, professant un dédain absolu de la grammaire, et faisant usage du vocabulaire d'une femme de chambre prétentieuse quand ce n'était pas celui d'une poissarde en colère.
Elle me raconta qu'elle avait été dans un pensionnat à Bath, mais qu'elle était née à Limerick, et que ses parents l'avaient emmenée tout enfant à Séville. Son père, suivant elle, était Espagnol et sa mère créole. « Mais je scandalisais toute l'école, et je ne voulais rien apprendre », ajoutait-elle. Et je l'en crois sur parole ; ce qui m'aurait paru plus étonnant, c'est qu'une fille d'esprit aussi vif et aussi éveillé eût pu vivre pour un temps, si court qu'il fût, dans la société de jeunes filles comme il faut, sous la tutelle de maîtresses distinguées, sans acquérir au moins quelques notions de savoir-vivre. Elle avait le port et l'allure d'une duchesse,
car la grâce était inhérente à son être ; mais dès qu'elle ouvrait la bouche, l'illusion s'envolait — pour moi du moins ; car je dois reconnaître que des hommes d'une culture intellectuelle bien supérieure à la mienne et familiers avec la meilleure société en étaient fous, en dépit de tous ses défauts, qui ne pouvaient manquer de les choquer autant que moi. Le secret de son pouvoir était sans doute dans son admirable beauté, car si elle avait de l'esprit, c'était du genre le plus vulgaire : à peine tolérable dans un cabaret, on n'eût pas supporté cet esprit-là au fumoir d'un cercle même aux heures les plus avancées de la nuit.'
Quand Dujarrier fut rapporté mourant rue Laffitte, une femme se jeta sur lui et le couvrit de baisers. C'était Lola Montés. Il lui laissa par testament dixhuit actions du théâtre du Palais-Royal, valant environ vingt mille francs. Plus tard, au moment du procès, à Rouen, elle insista pour y paraître comme témoin, quoique son témoignage ne dût pas jeter la moindre iumière sur les débats. Elle tenait à faire sensation, et elle y réussit. J'étais là, et bien que la salle fût bondée de gens connus, tenant le premier rang dans le monde littéraire et artistique et dans la société parisienne, il n'y avait d'yeux que pour elle. Le grave président luimême et ses assesseurs en restèrent bouche bée, tout ébahis quand elle prit place au banc des témoins. Elle portait le deuil, mais un deuil atténué, permettant le plus élégant étalage de soie et de dentelles; et lorsque, rejetant son voile, elle se déganta pour prêter serment, •ce fut un murmure d'admiration dans la salle. C'est certainement pour provoquer ce murmure admiratif qu'elle avait fait le voyage de Rouen, et il faut convenir que son but fut pleinement atteint et son succès indiscutable.
Je fis, ce jour-là, par le plus grand des hasards, la ■connaissance d'un jeune homme qui, dix ou onze ans