‹ Un anglais à ParisChapitre 69 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

plus tard, conquit d'un bond la renommée et la gloire, par la publication d'un roman de mœurs. J'ai dit déjà que la salle était comble ; près de moi se trouvait un grand garçon, bien découplé, que je prenais pour un gentilhomme campagnard anglais ou pour le fils d'un fermier aisé. Pareilles méprises sont faciles en Normandie. Lorsque Lola Montés parut pour porter témoignage , quelqu'un près de lui remarqua qu'elle avait l'air d'une héroïne de roman : « Oui, répliqua-t-il ; mais les héroïnes des vrais romans vécus dans la vie courante ne lui ressemblent pas. »

Et comme il m'avait vu parler à plusieurs des personnalités parisiennes qui étaient là , surtout à Alexandre Dumas et à Berryer que tout le monde connaissait, il se tourna vers moi et me demanda sur Lola Montés quelques renseignements que je lui donnai. Il était au courant de tout, nous causâmes un instant. En partant, il me tendit sa carte, espérant, dit-il, que nous nous reverrions. Je lus son nom : Gustave Flaubert. On me dit, le soir, que c'était le fils d'un médecin estimé de la ville. Douze ans plus tard, la France retentissait de son nom. Il avait écrit Madame Bovary, et jeté le fondement de ce qui devint plus tard l'école ultra-réaliste du roman français.

Revenons à Lola Montés. Le procès de Rouen fut vraiment le point de départ de sa grande et scandaleuse notoriété ; car, malgré sa beauté, elle avait connu de mauvais jours et en avait été réduite, à Bruxelles, à chanter dans les rues. C'était après sa fuite de Calcutta, où son premier mari, un capitaine ou lieutenant James, au service de la Compagnie des Indes, l'avait emmenée. Elle aborda à Southampton, et trouva moyen, en allant à Londres, de s'insinuer dans les bonnes grâces d'un gentilhomme anglais à qui elle fit croire qu'elle était la femme d'un officier espagnol fusillé par les carlistes. C'est elle qui m'a raconté tout cela, car elle ne I. 8

faisait aucun mystère de ses machinations et de ses intrigues, surtout lorsqu'elles avaient échoué. Elle se refusa cependant à me nommer son compagnon de voyage; celui-ci, paraît-il, tenta de lui venir en aide en la présentant à plusieurs de ses connaissances, afin de lui procurer des leçons de chant, a Mais je ne faisais pas mes frais, parceque, vous autres Anglais, vous êtes trop prudes, et on suspecta mon protecteur de ne pas se donner tant de peine pour rien. De plus, on découvrit que je n'étais pas la veuve d'un officier espagnol, mais la femme d'un officier anglais : la mèche était éventée. J'obtins pourtant un engagement à l'Opéra, dans le corps du ballet ; mais ce ne fut pas long. Il est vrai que je ne dansais guère, mais je dansais pourtant aussi bien que la moitié des horribles femmes en bois qui m'entouraient. Seulement on fit des histoires sur mon compte, et le directeur me renvoya (i). »

(i) Le noble anglais dont il est ici question devait être lord Malmesbury ; voici ce qu'il dit de Lola Montés dans ses Mémoires : « C'était une femme remarquable, et, d'après sa conduite à Munich, on peut dire qu'elle a allumé l'incendie révolutionnaire qui couvait dans toute l'Europe, et qui a rendu l'année 1848 si mémorable. J'avais fait sa connaissance, très accidentellement, en allant d'Héron Court à Londres, en chemin de fer. Le consul m'avait prié, à Southampton, de veiller sur une dame espagnole qu'on lui avait recommandée et qui venait de débarquer. J'y consentis, et il me présenta à une fort belle personne, en grand deuil et semblant fort affligée. Quand nous fûmes seuls dans le compartiment, elle me raconta, de sa propre impulsion et en mauvais anglais, qu'elle était la veuve de Don Diego Léon, que les carlistes venaient de fusiller; qu'elle allait à Londres vendre des propriétés qu'elle possédait en Espagne, et qu'elle était très pauvre; elle essayerait de donner des leçons de chant. En arrivant à Londres, elle prit un appartement meublé; je donnai pour la faire entendre un petit concert où elle chanta quelques ballades espagnoles. Elle avait un accent étranger assez prononcé, et je ne doutai pas un instant de la vérité de tout ce qu'elle m'avait confié. Elle vendit différentes choses, des voiles, des étoffes, etc., à mes invités, et se gagna beaucoup de sympathies. Finalement, elle s'engagea dans le corps de ballet de l'Opéra; elle dansait

Page 1