‹ Un anglais à ParisChapitre 70 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Elle ne nourrissait aucune illusion à l'égard de son talent chorégraphique; à dire vrai, elle ne se faisait aucune illusion d'aucun genre ; et sa candeur était le trait le plus séduisant de son caractère. Elle ne réussit pas mieux comme danseuse à Varsovie qu'à Londres. En traversant Bruxelles, elle avait été obligée de chanter dans les rues pour ne pas mourir de faim. Je lui demandai pourquoi elle n'était pas venue de Londres à Paris, « où, pour une femme aussi séduisante qu'elle et aussi dégagée de scrupules, il y avait plus de ressources que partout ailleurs ». Sa réponse fut si caractéristique que je n'hésite pas à la citer tout entière ; elle montre quel esprit d'audace animait cette aventurière sans ressource et la poussait à viser toujours au plus gros gibier. Je me méfie souvent de ma mémoire, mais dans cette circonstance je puis garantir son absolue fidélité. Disons d'abord que cette intrigante absolument illettrée,

fort mal. Enfin, on reconnut que j'avais eu affaire à une aventurière; elle s'appelait M" James, était d'origine irlandaise et s'était mariée dans l'Inde à un officier. On résilia son engagement à l'Opéra, elle quitta Londres et se retira à Munich. D'humeur très violente, elle frappa un jour un général bavarois pendant qu'il passait la revue de ses troupes. Le roi s'en éprit follement; il lui prodigua des sommes énormes et lui conféra un titre qu'elle porta plus tard quand elle revint en Angleterre. » — Mémoires d'un ancien ministre, par le comte DE Malmesbury.

Lord Malmesbury se trompe dans presque tout ce qu'il n'a su que par ouï-dire. Lola Montés n'alla pas à Munich après la résiliation de son engagem.ent à l'Opéra, mais à Bruxelles, et, de là, à Varsovie. Elle ne joua pas non plus, dans les émeutes et dans la révolution de Bavière, le rôle prépondérant que lui attribue lord Malmesbury. L'auteur de ces notes tient, comme on le verra, de Lola Montés elle-même tous les détails de sa carrière antérieurs à son séjour à Munich, et, comme il l'a déjà dit, elle ne faisait pas mystère de ses machinations. Quant à l'histoire des événements de Munich, j'ai pu conclure, d'après les notes, que l'auteur la tenait de Karl von Abel, ministre du roi Louis, qui vint plus tard à Paris, et qui, si je ne me trompe, était le père ou l'oncle de Herr von Abel, correspondant du Times à Berlin, il y a une quinzaine d'années. L'Éditeur.

n'ayant pas la plus légère notion de géographie et d'histoire, savait par cœur son Almanach Gotha, et, de plus, elle semblait deviner par instinct des choses que ledit Almanach Gotha se garde bien de mentionner, c'est-à-dire l'état de bonne ou de mauvaise intelligence de tous les couples royaux d'Europe.

« Pourquoi je ne suis pas allée à Paris? répliquat-elle. Et à quoi bon aller à Paris? Voir un roi, bourgeois jusqu'au bout des ongles, tenant les cordons de sa bourse serrés, et notoirement le meilleur des époux et des pères; des princes aussi vertueusement mariés que leur papa ou bien engagés dans des expéditions lointaines? A quoi bon aller dans une ville oia le seul fait d'être « la maîtresse du prince » vous expose à être reconduite à la frontière entre deux gendarmes, où l'on ne peut pas espérer extirper mille louis même à un prince royal? A quoi sert de séduire un comte quand la première femme venue d'un épicier ou d'un bottier peut s'opposer à votre présence dans un bal, sous prétexte d'immoralité? Non, mon intention est d'aller à la Haye. J'ai entendu dire que Guillaume II bat sa femme comme un homme ivre, au point que ses fils sont parfois obligés d'intervenir. Des gens bien informés me l'ont assuré à Calcutta. Mais j'avais peur de trouver dans l'héritage les horions avec le Sire, et j'ai préféré essayer d'abord ma chance à Bruxelles; j'étais aussi très à court d'argent.

— Mais le roi Léopold est marié, et il est très heureux avec sa femme? interrompis-je.

— Naturellement, il est heureux, ils le sont tous; mais ça n'empêche pas les sentiments, n'est-ce pas? Je suis très ignorante et n'ai point de mémoire, mais je me rappelle pourtant avoir entendu raconter l'histoire d'un roi de Danemark ou de Suède — y a-t-il une différence?— qui épousa une aventurière comme moi, quoique la reine, mère du prince héritier, vécût encore. Il

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