CHAPITRE V
était bel et bien bigame; mais les rois et les reines ont toujours eu des privautés. Un jour, lui et sa femme légitime étant installés clans une de leurs résidences d'été, ils virent de la fenêtre passer une voiture dans laquelle était une très jolie femme. « Qui est cette « dame? demanda la reine. — C'est ma femme, répon- « dit le roi. — Votre femme! mais que suis-je alors? « — Vous, madame? vous êtes ma reine (i). »
« Enfin, quels qu'aient été mes projets sur l'amour de Léopold et sur son argent, je n'ai pu les exécuter; car, avant que j'aie seulement pu l'apercevoir, je me suis trouvée sans ressource, réduite à vendre mes vêtements et à gagner mon pain en chantant dans les rues. C'est, je crois bien, un Allemand qui m'a emmenée de Bruxelles à Varsovie; il parlait plusieurs langues et était lui-même peu fortuné. Toutefois, il a été très bon pour moi et m'a procuré un engagement à l'Opéra dès notre arrivée en Pologne.
« Au bout de deux ou trois jours, le directeur du théâtre me fit appeler et me déclara que je ne savais pas danser. Je le regardai bien en face et lui demandai s'il croyait en bonne vérité que si j'avais su danser, je serais venue m'enfouir dans un trou tel que son théâtre. Il en rit, me dit que j'étais une habile créature et qu'il me gardait comme étant très décorative. Je me lassai vite de ce rôle d'accessoire.
« Deux mois après, je partais avec un gentilhomme polonais qui m'a amenée à Paris. Dès que j'aurai amassé une certaine somme, je reviendrai à mon projet primitif, je tâcherai de pêcher un prince. Je suis lasse d'entendre dire que je ne sais pas danser; on me l'a dit à Londres et à Varsovie, on me l'a dit encore à la Porte-
(i) Lola Montés avait parfaitement raison. Le roi était Frédéric IV de Danemark; seulement la femme en question n'était pas une aventurière comme Lola, c'était la comtesse Reventlow qu'il avait enlevée. L'Éditeur.
Saint-Martin, où j'ai été siffîée. Les hommes, eux, ne me siffleraient pas, j'en suis sûre, mais ils sont poussés par leurs femmes et leurs filles : une femme comme moi gâte leur métier d'honnêtes femmes. Ici, j'attends que sonne l'heure du berger, car, quoique vous soyez tous très gentils, généreux et le reste, vous n'êtes pas ce qu'il me faut. »
Peu après cette conversation, la mort de Dujarrier et les vingt mille francs qu'il lui léguait lui fournirent l'occasion attendue. Elle partit pour Londres avec un Anglais, dit-on ; mais, ne l'ayant jamais vu, je ne puis pas l'affirmer. Elle n'y séjourna pas longtemps; un peu plus tard, plusieurs Parisiens de retour d'x\llemagne racontèrent qu'ils l'avaient rencontrée à Wiesbaden, à Hombourg et ailleurs, pontant discrètement, ne se fixant nulle part et surtout évitant de parti pris les Français et les Anglais.
Son mari, disait la rumeur, avait retrouvé ses traces, et c'est dans la terreur de cette découverte qu'elle avait quitté Londres en toute hâte. En dépit de tant d'essais infructueux et de ses jours de misère à Bruxelles, Lola Montés n'était aucunement disposée à reprendre le joug conjugal. Six mois s'écoulèrent, et la belle intrigante fut vite oubliée; seul, Dumas en parlait encore de temps à autre. Quoiqu'il ne fût pas superstitieux et qu'il eût été des plus épris parmi ses adorateurs, Dumas avouait qu'il avait été enchanté de sa disparition. « — Elle a le mauvais œil, disait-il, et soyez sûrs qu'elle portera malheur à tous ceux qui lieront leur destinée à la sienne, même passagèrement. Vous voyez ce qui est arrivé à Dujarrier. Si jamais on parle encore d'elle, ce sera au sujet de quelque terrible catastrophe arrivée à un de ses amants. »
Chacun rit de la prophétie, sauf pourtant le docteur Véron, qui, comme prophète, aurait rendu des points à Salomon Eagle lui-même. Mais, par bonheur, il évitait