‹ Un anglais à ParisChapitre 72 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

de se mêler aux conversations de ce genre, étant fermement convaincu qu'il pouvait prévenir les événements en ne les prédisant pas, du moins ouvertement. Pour cette fois, Alexandre Dumas se révéla, lui aussi, bon prophète ; car, quand on reparla de Lola Montés, ce fut au sujet des troubles de Munich et de l'abdication de son royal amant, Louis I" de Bavière, en faveur de Maximilien, son fils aîné.

Les détails qui vont suivre, relatifs à ces troubles, m'ont été communiqués par un personnage politique qui joua dans les événements un rôle considérable. Je sais bien qu'en toute affaire le témoignage des intéressés peut être suspect; mais, dans la circonstance, mon auteur échappe à la suspicion, car, comme il me le disait lui-même, « il n'y avait pas, en ce qui le concernait du moins, de réputation politique à sauvegarder ». Lola Montés avait simplement cherché à le renverser, comme Mme Dubarry avait autrefois renversé le duc de Choiseul, parce qu'il ne voulait pas devenir sa créature ; et elle avait continué la même tactique avec tous les ministres l'un après l'autre, et aussi bien avec ceux dont elle-même avait fait la fortune. Mais, ne l'oublions pas, la Révolution était dans l'air en 1848, et Lola Montés eût-elle été la plus paisible des favorites, ou Louis, le plus moral des rois, que le soulèvement ne se serait pas moins produit ; tout au plus, pour le roi, les conséquences auraient-elles pu en être moins désastreuses.

On a esquissé de ce souverain un portrait qui me paraît assez intéressant pour que je le transcrive ici :

« Louis était un rejeton de la vieille souche de Wittelsbach ; il y avait en lui du Lovelace et du minnesinger. L'âge n'avait pu tempérer ses ardeurs , et, à soixante et un ans, il réservait encore à Lola Montés, à son arrivée à Munich, le même accueil enthousiaste qu'il avait fait déjà à tant de beautés diverses. Et Dieu

sait s'il en était venu depuis le commencement de son règne, des brunes, des blondes et des châtaines, de tous les points du globe !... Presque immédiatement, le roi faisait faire le portrait de chaque nouvelle favorite, et l'ajoutait à sa collection placée dans une galerie spéciale, où il allait chaque jour chercher, disait-il, l'inspiration poétique, car il se prenait au sérieux comme poète, poète classique, s'il vous plaît, modelant ses vers sur ceux des maîtres anciens. Il avait publié un volume de poésies, intitulé: Walhalla's Genossen (i); mais ce qu'il avait le mieux étudié de l'antiquité, c'étaient les rites du culte de Vénus, la blonde déesse. D'humeur très facile et de relations aimables, il n'avait sûrement pas une once de fiel dans tout le corps. Très religieux à sa manière, il était devenu le jouet des Jésuites, qui, en réalité, gouvernaient le royaume sous son nom, mais qui savaient s'arranger aussi pour lui rendre la vie agréable et douce. Ils aimaient à le voir assister aux cérémonies religieuses et suivre les processions comme un bourgeois dévot ; mais, connaissant son faible pour les jolis minois, ils avaient soin de faire placer sur le parcours les belles filles et les attrayantes matrones aux premiers et aux seconds étages : de cette façon, si les yeux du roi s'élevaient vers elles, c'était aussi vers le ciel, et les apparences étaient sauvées.

« Dans ces conditions, il n'était pas difficile à une femme, belle et audacieuse comme l'était Lola Montés, d'en arriver à ses lins. Elle n'était pas sans ressource en arrivant à Munich, quoiqu'elle fût loin encore de posséder cent mille francs, comme elle s'en est vantée depuis. En tout cas, ce n'était plus l'aventurière aux abois de Londres et de Bruxelles, et lorsque, dans la plus élégante toilette, elle se présenta au directeur du Hof-Théâtre pour solliciter un engagement, celui-ci, bel

(i) Les Compagnons de Walhalla.

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