‹ Un anglais à ParisChapitre 74 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

défiant la foule, menaçant de tirer. Dieu sait quel aurait pu être le résultat de cet acte de folie, sans l'arrivée fort opportune d'un escadron de cuirassiers qui couvrit sa retraite.

(( Si mal choisie que fût l'année 1848 pour ce retour intempestif aux moeurs féodales, l'effervescence, une fois encore, se calmait peu à peu et aurait cédé tout à fait au bout d'une quinzaine de jours, si l'intraitable Lola n'avait voulu tirer vengeance des injures qu'elle s'était attirées. Dès le 10 février, elle obtint du roi un décret fermant l'Université pour un mois. L'irritation sourde que causait dans le pays son ingérence continuelle dans les afïaires de l'État fit de nouveau explosion, et bien plus violemment que la première fois. Les ouvriers, la petite bourgeoisie commerçante, restés indifférents jusque-là aux extravagances du roi, qui, après tout, amenaient de l'eau à leur moulin, se rallièrent à la cause des étudiants. On éleva des barricades. Le cri de ralliement n'était pas : Vive la Constitution ! ou : Vive la République ! mais : A bas la concubine ! Il était donc impossible de se méprendre sur le but de l'insurrection; mais, afin qu'il ne pût subsister aucun doute dans l'esprit du souverain, deux députations déléguées par le Conseil municipal et parla Chambre Haute se rendirent auprès de Louis et exigèrent le renvoi de Lola Montés. Une heure après, elle avait quitté Munich, escortée d'une troupe de gendarmes qui eurent toutes les peines du monde à la préserver de la fureur de la populace. Son départ fut le signal du pillage de sa maison, auquel le roi assista — il le crut du moins — incognito ! Quel mobile le poussa à cet acte inconsidéré? Eprouvait-il un vague sentiment de délivrance en échappant à l'empire de cette tyranique maîtresse, car il y avait du cynique en ce troubadour mystico-philosophe ? Voulait-il, au contraire, méditer là sur son bonheur évanoui ?... Que ce

fût l'une ou l'autre raison, sa fantaisie lui coûta assez cher, car un inconnu, qui devait, lui, connaître fort bien sa victime, lui brisa un miroir sur la tête. On le remporta au palais privé de connaissance et baigné dans son sang.

« Sur ces entrefaites, Lola Montés, qui avait réussi à échapper à son escorte, rentrait déguisée à Munich, trois heures après son expulsion, et se dirigeait vers le palais. Mais on faisait bonne garde. Elle s'obstina pendant un mois entier, et renouvela chaque jour ses essais infructueux ; si audacieuse qu'elle fût, elle n'osa jamais toutefois passer la nuit dans la capitale. Du reste, je ne crois pas qu'un seul des habitants eût été disposé à lui donner l'hospitalité. Bien différente en cela des royales favorites des siècles précédents, elle n'avait ni partisans, ni serviteurs dévoués prêts à la suivre dans sa fortune bonne ou mauvaise, car elle n'avait jamais fait de bien à personne aux jours de sa prospérité ; habile à corrompre, elle était incapable d'inspirer une affection désintéressée à ceux qui échappaient à l'ensorcellement de son admirable beauté. »

Ici s'arrête le récit de mon narrateur. Le reste est bien connu de tous. Quelques années plus tard, Lola Montés ajouta la bigamie à ses autres exploits : elle épousa un officier anglais, nommé Heald, qui mourut noyé, à Lisbonne, presque à la même époque où mourait son premier et véritable mari. Alexandre Dumas avait eu raison : elle portait malheur à tous ceux qui, peu ou prou, s'attachaient à elle, maris ou amants.

Tandis que je transcrivais mes souvenirs sur Lola Montés, ma pensée est allée à une autre femme qui appartenait, selon le monde, à la même catégorie sociale que la fameuse aventurière, mais qui ne lui ressemblait en rien par le caractère. Je veux parler d'Alphonsine Plessis, « la Dame aux Camélias ». Je la rencontrais

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