CHAPITRE V. I4S
fréquemment, en compagnie de quelques-uns de mes amis, de 1843 à 1847, année de sa mort. Son nom était bien celui que je donne ici, et non pas Marie ou Marguerite Duplessis, comme on l'a écrit par la suite.
On s'est en général singulièrement mépris, principalement en Angleterre, sur le compte de l'héroïne du roman et de la comédie de Dumas fils, et sur les intentions de l'auteur lui-même. On a blâmé l'auteur d'avoir choisi un être indigne pour l'idéaliser, on lui a reproché d'avoir ainsi fait en quelque sorte l'apologie du vice; on a refusé surtout d'admettre la supériorité morale d'Alphonsine Plessis sur ses compagnes de vie galante. Supérieure à ses pareilles et à sa condition, elle l'était pourtant, non point assez toutefois pour se résigner à l'humble sort d'une femme de chambre, docile à des maîtres, travaillant dès l'aube pour un maigre gage, trouvant dans sa vertu sa récompense ; à moins encore que cette récompense ne se dessinât, dans un avenir presque inespéré, sous la forme d'un foyer à elle, encombré de marmots braillards : nouvelle sorte d'esclavage où son travail forcé ne trouverait même pas, au bout du mois, la mince rétribution accordée naguère à ses services. Non, Alphonsine Plessis n'avait pu se résoudre à enfermer dans un bonnet de linge cette superbe chevelure à qui les diamants convenaient mieux, ni à draper d'une robe de cotonnade ce corps de statue pour qui les étoffes précieuses, les dentelles et la soie semblaient faites; mais elle ne fut pas néanmoins la vulgaire courtisane que certains rigoristes ont voulu dire et qui serait descendue ignorée dans sa tombe, sans l'enthousiasme intempestif d'un jeune poète, corrompu lui-même par l'atmosphère dans laquelle il était né et par le milieu où il avait vécu.
La vérité est que Dumas fils n'idéalisa en rien dans son roman le caractère d' Alphonsine Plessis. Quoiqu'il fût bien jeune lorsqu'elle mourut, il était déjà 'plus phi- I. 9
losophe que poète. Il avait bien moins connu sa future héroïne qu'on ne le suppose communément, et je crois fort que la première idée de son roman lui fut plutôt suggérée par la sensation que causa sa mort à Paris que par les relations éloignées qu'il avait eues avec elle. Le public, — le public féminin surtout, — se porta en foule à la vente après décès pour visiter l'appartement, admirer les bijoux, les robes, etc. « Elles auraient probablement accepté de les avoir aux mêmes conditions », observa un terrible cynique. La remarque, sans doute, fut faite devant le jeune Dumas, ou, du moins, lui fut répétée et le frappa, car dans toutes ses œuvres de jeunesse on retrouve la trace de cet esprit un peu âpre. L'éducation d'Alphonsine Plessis avait très probablement été plus négligée encore que celle de Lola Montés, mais son tact naturel et son élégance instinctive suppléaient aux leçons qui lui avaient manqué. Elle parlait correctement et n'employait jamais de locutions grossières. Si Lola Montés était incapable de s'attacher un ami, elle ne pouvait, elle, se faire un ennemi. Sa gaieté n'avait jamais d'écarts ni d'éclats bruyants, car, au milieu des scènes les plus folles, elle était hantée par la certitude de sa mort prématurée, et cette pensée mettait sa goutte d'amertume dans la douceur de sa vie heureuse. Souvent, tandis qu'on riait autour de nous, assis l'un près de l'autre, nous causions; elle m'aimait assez parce que je ne lui faisais jamais de compliments; je n'avais pourtant que six ans de plus qu'elle , la femme la plus adulée de Paris. Dumas disait la stricte vérité en racontant qu'un grand seigneur étranger l'avait entretenue à cause de sa singulière ressemblance avec une fille qu'il avait perdue. Alphonsine Plessis aurait pu, à cette époque, se créer l'existence la plus paisible; elle aurait pu, comme tant d'autres demimondaines 1 ont fait depuis, s'acheter une maison de campagne, rentrer dans « les sentiers de l'honneur »,