CHAPITRE V
avoir son banc à l'église, faire des visites au curé, prolonger sa vie par cette calme monotonie des jours, et mourir en odeur de sainteté : mais, malgré son désir passionné de vivre, toute sa nature se révoltait contre cet exil volontaire.
Quand Alexandre Dumas lut à son père la Dame aux Camélias, celui-ci pleura comme un enfant, mais l'émotion n'abolissait pas en lui le sens critique. « Au commencement du troisième acte, racontait-il quelque temps après, je me demandais comment Alexandre s'y prendrait pour ramener sa Marguerite à Paris, sans la faire déchoir dans l'estime du spectateur. Car une femme telle qu'il la dépeignait, pour rester fidèle à la nature, à sa nature, ne devait pas pouvoir supporter plus de deux ou trois mois de solitude. Cela n'impliquait pas forcément qu'elle rompît ses relations avec Armand Duval, mais celui-ci, au bout d'un peu de temps , serait devenu forcément un plat dans le menu, et rien de plus.
« La façon dont Alexandre est sorti de cette impasse prouve qu'il est mon fils jusqu'aux moelles, et, dès le début de sa carrière, le montre dramaturge supérieur. Mais, croyez-le bien, dans la vie réelle, si le père Duval n'était pas intervenu, la belle Marguerite, étant donné son caractère , aurait pris la « clef des champs » ou plutôt la « clef de la rue », sous un prétexte ou sous un autre, et sans que cela l'eût empêchée d'ailleurs de vendre ses voitures et d'engager ses fourrures et ses diamants pour ne pas fatiguer l'homme qu'elle aimait de questions d'argent. A parler franc, il fallait le talent de mon fils pour tirer un drame de la vie d'Alphonsine Plessis. Ce fut aussi une chance, il faut le dire, qu'elle mourût comme elle est morte, de cette mort de poitrinaire que le poète pouvait attribuer à toute autre cause qu'à la vraie. Je sais bien qu'il n'écarta pas complètement la phtisie, mais il montra du moins la maladie singulièrement aggravée par l'abandon d'Armand Duval, et c'est
là la seule liberté qu'il ait prise pour le développement psychologique et par conséquent scientifique et logique du drame.
« Il en est qui ont comparé sa Marguerite Gautier à Manon Lescaut, à Marion Delorme; rien ne pouvait prouver plus péremptoirement leur incompétence à juger de l'œuvre même. Autant eût valu comparer Thiers à Cromwell. Manon Lescaut, Marion Delorme, Cromwell savaient ce qu'ils voulaient : Marguerite Gautier et Thiers ne le savent pas ; tous deux sont à la recherche de \ inconnu, l'un, sur le terrain de la politique expérimentale, l'autre sur celui plus brûlant des aventures amoureuses. Mon fils a été le peintre fidèle de la nature, mais il a choisi un épisode la laissant voir sous un jour favorable. Il n'était pas obligé pourtant de faire au public un cours de pathologie, de lui dire que le retour fréquent à ces délires amoureux avec des amants toujours nouveaux constitue une maladie aussi bien connue des spécialistes que le délire alcoolique et aussi incurable. Messaline, Catherine II et des milliers de femmes en ont souffert. Quand le hasard de la naissance les place dans des situations aussi hautes que les deux impériales courtisanes que je viens de citer, elles achètent des hommes ; d'humble condition, avec de la beauté, elles se vendent; mais quand elles sont laides et rebutantes, elles tombent aux plus bas fonds de la dégradation et finissent en quelque cellule d'un asile d'aliénés, o\x nul homme n'oserait les approcher. Neuf fois sur dix, la maladie est héréditaire, et je suis sûr que si nous pouvions remonter la généalogie d'Alphonsine Plessis , nous retrouverions la tare originelle du côté paternel ou du côté maternel , peut-être plutôt venant du père , mais plus probablement encore des deux côtés à la fois (i). »
(i) Un article publié par le comte G. de Contades , dans une