‹ Un anglais à ParisChapitre 77 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

. Bien peu d'entre nous s'intéressaient assez à Alphonsine Plessis pour se livrer, de son vivant, à de telles

revue bibliographique française [le Livre, n" du 10 décembre 1885), montre combien Alexandre Dumas était près de la vérité. Je le cite fort au long, ou plutôt, je le résume en cette note. Mon excuse est dans l'immense popularité que les œuvres de Dumas ont obtenue parmi les amateurs de théâtre de toutes classes. Par suite de cette popularité, il n'y a pas de pièces modernes, celles de Shakespeare exceptées, dont la genèse ait été aussi commentée. On peut dire sans exagération que la plupart des spectateurs lettrés, sans parler de ceux qui étudient à fond l'art dramatique, ont exprimé une fois ou l'autre le désir d'être renseignés sur la famille et les antécédents de Marguerite Gautier de façon plus complète qu'ils n'avaient pu l'être par le roman et la comédie de Dumas, ou encore par les détails généralement apocryphes fournis par ses contemporains. Dumas dit dans sa préface que la mère de son héroïne était une servante de ferme. Il n'en savait pas davantage, et Alphonsine Plessis elle-même n'était sans doute guère mieux informée. Les années s'écoulèrent, et l'éminent dramaturge n'eut ni le temps ni l'envie de feuilleter, pour s'éclairer, de vieux registres de sacristie, fleurant le moisi à plein nez ; le comte de Contades l'a fait pour lui. Voici aussi brièvement que possible le résultat de ses recherches. La grand'mère maternelle d'Alphonsine Plessis, moitié mendiante et moitié prostituée, habitait, il y a un peu moins d'un siècle, la petite paroisse de Longé-sur-Maire, appelée depuis simplement Longé, canton de Briouze, arrondissement d'Argentan, à trente milles environ d'Alençon. On l'avait surnommée (c la Guénuchetonne », version rustique du vieux mot français « guenipe ». Louis Descours, espèce de campagnard lourdaud, entré dans la prêtrise sans la moindre vocation et parce que les siens l'y avaient poussé, s'énamoura de la Guénuchetonne, et dans les premiers jours de janvier 1790, le curé Philippe baptisa un enfant mâle enregistré sous le nom de Marin Plessis, mère Louise-Renée Plessis, père inconnu. Le prénom donné au poupon prouve bien que le père n'était pas si inconnu qu'on voulait bien le dire, car le père de Louis Descours s'appelait Marin. Cette aventure galante du curé campagnard était, à plusieurs lieues k la ronde, le secret de Polichinelle.

Marin Plessis devint un superbe garçon, et vers l'âge de vingt ans, il se mit à voyager dans les provinces voisines de la haute et de la basse Normandie avec une balle de colporteur. Beau et d'humeur aimable, il était partout le bienvenu et il devint bientôt le favori des fermières normandes. Il flotta, pendant un temps, d'une beauté rustique à l'autre, mais il fut fixé définitivement par la plus belle de

recherches sur ses ancêtres. Néanmoins, nous convenions, pour la plupart, que ce n'était pas une fille vulgaire. La candeur avec laquelle elle avouait son manque absolu d'éducation première était en elle un intérêt de plus. « Il y a vingt ou vingt-cinq ans, — disait un jour le docteur Véron, après qu'Alphonsine Plessiseut quitté la table où nous étions réunis, — une femme de sa distinction et de son élégance n'aurait pas été un phénomène, dans la situation où elle se trouve, car à cette époque la grisette n'avait pas encore été promue au ranof de femme entretenue. Le terme même n'existait

toutes, Marie Deshayes. Sa vertu n'était peut-être pas sans tache, mais, à coup sûr, en dehors de ses charmes personnels, ce n'était pas une paysanne ordinaire.

Quelque soixante ans avant l'union de Marin Plessis et de Marie Deshayes, vivait, dans les environs d'Evreux , certaine demoiselle de noble lignée, assez mal lotie du côté des biens terrestres. Elle était avenante et de bon caractère; mais, alors comme aujourd'hui, la belle mine et le bon caractère étaient peu cotés sur le marché matrimonial français, en province moins encore qu'à Paris. Grâce à son modeste apport, elle ne trouva point de prétendants, et, étant de complexion excessivement amoureuse, elle donna son amour oii elle put, <( sans regret et sans fausse honte », comme l'a dit un vieux chroniqueur français.

Les annales du village, — car, chose assez curieuse, ces annales existent, mais manuscrites, — les annales font preuve d'une réserve louable au sujet du nombre exact et des noms de ses amants. Il paraîtrait que l'auteur, contemporain de Mlle Anne du Mesnil d'Argentelles, et arrière-grand-père du présent possesseur des annales, gentilhomme des environs de Bernay, fut partagé entre le désir de ménager une voisine qui était après tout une femme de qualité et l'envie de laisser à la postérité un échantillon des moeurs campagnardes de son temps. Quoi qu'il en soit, les amoureux de Mlle d'Argentelles ont été, sauf le dernier, condamnés à un obscur anonymat. Mais quand paraît Etienne Deshayes, l'annaliste se départ de sa réserve, il lui fait les honneurs d'une mention spéciale ; c'est sans doute pour le récompenser d'avoir enfin (( fait une honnête femme » de son amoureuse. Car telle est la conclusion de son roman d'amour avec Mlle d'Argentelles, roman qui n'est pas, au début, sans avoir quelque analogie avec celui de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de

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