CHAPITRE V
pas. Les hommes désireux, en dehors du mariage, d'avoir un intérieur, choisissaient leur compagne dans un milieu tout autre qu'ils ne le font aujourd'hui ; c'étaient généralement des femmes bien élevées, souvent de bonne famille, coupables d'un faux pas, et comme telles rejetées de la société par celles de leurs égales qui n'avaient pas, du moins aux yeux du monde, à se reprocher pareille défaillance. J'avoue qu'Alphonsine Plessis m'intéresse beaucoup. D'abord, c'est la femme la mieux habillée de Paris ; secondement, elle n'étale, ni ne cache ses vices ; troisièmement enfin, elle n'est pas toujours à parler d'argent ouvertement ou à mots couverts ; bref, c'est une merveilleuse courtisane. »
Tant de sympathie fut très favorable à l'œuvre de Dumas fils, lorsque, dix-huit mois après la mort d'Alphonsine Plessis, il fit paraître son livre ; l'ouvrage fut bientôt dans toutes les mains, et la presse aiguisa encore la curiosité de ceux qui ne l'avaient pas lu en publiant nombre d'anecdotes personnelles sur l'héroïne. De plus, le titre était très attrayant et absolument nouveau; car, quoiqu'il fût transparent par suite de l'habitude bien connue d'Alphonsine Plessis de porter des camélias blancs la plus grande partie de l'année, personne n'avait pensé
Warens, sauf toutefois que le Jean-Jacques normand était bien plus âgé que sa maîtresse.
Les enfants nés de ce mariage furent nombreux. L'un d'eux, Louis Deshayes, épousa une belle paysanne, Marie-Madeleine Marra, qui avait été, paraît-il, un peu trop bien avec un gentilhomme du voisinage, mais qui mit au monde quelques années après une fille dont Louis Deshayes ne pouvait désavouer la paternité, car elle était le vivant portrait de sa grand'mère maternelle, Mlle Anne du Mesnil d'Argentelles. La destinée aurait dû avoir en réserve pour la belle Marie Deshayes un lot meilleur qu'un mariage avec un pauvre colporteur comme Marin Plessis ; mais il était beau, et, en dépit de l'opposition de sa famille, elle devint sa femme. Le 15 janvier 1824, l'enfant qui devait être immortalisée sous le nom de la Dame aux Camélias vit le jour dans un petit village de la basse Normandie.
L'Editetir.
à lui appliquer cette dénomination pendant sa vie. L'honneur de l'invention revient donc sans contredit à Dumas fils.
A ce propos, je tiens à consacrer quelques lignes au seul homme de notre cercle à qui ce surnom fût positivement désagréable, parce que, disait-il, il nuisait au sien : c'était M. Lautour-Mézerai, qu'on avait appelé V Homme au camélia, — au singulier, — parce qu'il ne se montrait jamais sans une de ces fleurs à la boutonnière. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, les camélias étaient beaucoup plus rares qu'aujourd'hui, et, conséquemment, fort chers. Si, de ces deux fidèles du camélia, l'un avait plagié l'autre, ce devait être plutôt Alphonsine Plessis, car le docteur Véron qui connaissait Lautour-Mézerai de longue date, leur amitié remontant à 1 831, ne se souvenait pas de l'avoir jamais vu sans son camélia. On a calculé que pendant ses dixneuf ans de séjour à Paris Mézerai n'a pas dû consacrer moins de cinquante mille francs à cette coûteuse fantaisie, car il lui arrivait souvent de renouveler ses fleurs deux fois par jour, et chacune d'elles valait cinq francs. On comprendra donc sans peine qu'il fut vexé de voir son surnom usurpé de la sorte. C'était un des hommes les plus élégants que j'aie jamais connus. Il appartenait à une excellente famille de province (i), dont plusieurs membres s'étaient fait un nom dans la littérature. Il quitta Paris pour aller remplir les fonctions de préfet dans le midi de la France, puis en Algérie. Très aimable compagnon et d'un naturel généreux, il ne se serait cependant, pour rien au monde, séparé du camélia qui fleurissait sa boutonnière, fût-ce même à la prière de la meilleure de ses amies. Ce
(i) Par une coïncidence assez curieuse, il était du même département que Marin Plessis, et mourut presque exactement au lieu même où était né celui-ci.
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n'était pas pour lui un simple accessoire de toilette , mais un vrai talisman. Il occupait toujours à l'Opéra la même place de balcon, ou de ce que nous appelons « le cercle paré », et plus d'un œil brillant jetait un regard de convoitise sur le fameux camélia se détachant en sa blancheur sur le bleu sombre de l'habit ; mais aucun regard, aucune requête même directe, n'avait le don de l'émouvoir; et si, poussé de trop près, il mettait une sorte de rudesse dans son refus, c'est que, de son propre aveu, il était assez superstitieux pour croire que s'il rentrait chez lui dépouillé de son fétiche, quelque affreux malheur ne manquerait pas de lui arriver pendant la nuit.
M. Lautour-Mézerai n'était pas seulement un homme à la mode; c'est à lui que revient l'honneur d'avoir le premier fondé en France une publication périodique pour les enfants. Pour la somme relativement minime de six francs par an, des milliers de petits abonnés recevaient tous les mois un numéro du 'Journal des enfants, broché sous couverture bleue et entouré d'une bande sur laquelle était imprimé leur propre nom. Rien ne flattait plus leur vanité que d'être traités ainsi comme leurs aînés et de recevoir directement leur quote-part de littérature contemporaine ; il n'y a pas de doute que cette ingénieuse innovation contribua puissamment au succès primitif et énorme de l'entreprise. Mais M. Lautour-Mézerai était un trop fin lettré pour faire reposer son succès sur la réussite d'un truc de ce genre, et il suffit de feuilleter les premiers numéros du Journal des enfants pour se convaincre que jamais, ni en France, ni en Angleterre, ni en Allemagne, on n'a depuis résolu plus heureusement le problème difficile qu'il s'était posé d'instruire l'enfance en l'amusant. Ce directeurrédacteur en chef d'une publication enfantine réussit à s'assurer, pour la partie historique, la collaboration d'hommes comme Paul Lacroix , dit le biblio
phile Jacob, et Charles Nodier, qui n'ont jamais été surpassés dans l'art de rendre l'Histoire attrayante pour de jeunes imaginations. C'étaient encore Emile Souvestre, Léon Gozlan, Eugène Sue, Alexandre Dumas, qui leur contaient les plus merveilleuses histoires. Ces hommes, qui tenaient positivement la population adulte de France sous le charme de leurs émouvantes fictions, semblaient prendre plaisir à rivaliser avec des femmes comme Virginie Ancelot, la duchesse d'Abrantès et bien d'autres, en s'adressant à leur jeune public. Aussi devint-il de mode d'offrir à ces bambins pour leurs étrennes, à la place de l'éternel sac de bonbons, une quittance, — faite à leur nom, — d'abonnement au Journal des enfants. Le tirage s'en éleva un instant à 60,000 exemplaires, et M. Lautour-Mézerai en tirait, dit-on, le joli bénéfice de 100,000 francs par an.
J'ai parlé plus haut, de façon incidente, d'Auguste Lireux. Son nom est à peine connu des Français de la génération actuelle, et je doute fort qu'il y ait en Angleterre cent amateurs de littérature française qui l'aient entendu prononcer ; ses écrits sont plus ignorés encore, et cependant ni l'homme ni l'œuvre ne méritaient un si profond oubli. Il avait ce qui manque en France à beaucoup d'écrivains d'un talent d'ailleurs bien supérieur au sien, le don de V humour. A vrai dire, son humour n'était pas toujours d'essence très subtile , il avait parfois quelque chose d'un peu gros. Celui des journalistes actuels qui semblerait présenter avec lui le plus d'analogie est M. Francisque Sarcey, mais l'éminent critique dramatique a reçu une excellente instruction qui manquait à Lireux. Si celui-ci pourtant était resté fidèle à ses débuts, il ne serait pas aujourd'hui aussi absolument oublié. Malheureusement pour sa gloire, sinon pour son bien-être matériel, il se mit en tête de devenir millionnaire et ne fut pas loin d'y