‹ Un anglais à ParisChapitre 79 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

réussir; il était, à tout le moins, dans une grande aisance quand il mourut à Bougival, où il possédait une belle villa.

Je me rappelle ma première rencontre avec Lireux, presque immédiatement après son arrivée à Paris, à la fin de 1840 ou dans les premiers mois de 1841. Il venait, je crois, de Rouen, et, n'eût été son accent, on l'eût pu prendre pour un Marseillais. Grand, fortement bâti, très mal habillé dans ses vêtements presque neufs, les yeux brillants abrités derrière des lunettes d'or, son large chapeau sur l'oreille, les cheveux et la barbe d'un brun foncé et le teint vermeil, bruyant, animé, il réalisait au physique le type de ce que nous appelions alors à Paris « un oracle de département » . Et c'était bien un peu cela en effet, mais l'impression désagréable qu'il produisait ainsi à première vue ne tardait pas à s'effacer. Par suite de la collaboration active qu'il avait fournie de sa province à plusieurs journaux de Paris, il se trouva d'emblée en relation avec le dessus du panier des journalistes de l'époque. Très versé en matière théâtrale, — théoriquement du moins, car il n'avait jamais écrit une pièce et déclarait hautement qu'il n'en écrirait jamais, — ayant donné à plusieurs Revues des articles de critique dramatique remarqués, articles, je l'ai dit, qui, malgré la différence d'instruction des deux hommes, font inévitablement penser, quand on les relit, à ceux que publie M. Sarcey dans le Temps, ayant par-dessus tout une confiance inébranlable en son étoile , Auguste Lireux se croyait appelé non seulement à tirer l'Odéon de l'état de marasme dans lequel il était tombé, mais encore à en faire le rival de la Comédie française. C'était son idée fixe. L'Odéon était alors dans une passe difficile. Harel, pendant sa direction, avait reçu une subvention de 130,000 francs. Bien que le gouvernement reconnût la nécessité d'un second Théâtre-Français. M. d'Epa-

gny, onze ans plus tard, avait dû se contenter de moins de la moitié. Soit incapacité, soit malchance, il ne réussit pas à ramener le public à l'Odéon. On offrit alors la direction à M. Hippolyte Lucas, critique dramatique du Siècle, et^ soit dit en passant, l'homme de France le plus versé dans la littérature anglaise ; mais il se récusa, et la place fut donnée à Lireux, qui, pour le plaisir de faire un mot, s'écria : « Directeur!... au refus d'Hippolyte Lucas (i) ! »

La plaisanterie était d'un goût douteux de la part de Lireux, M. Lucas lui étant à tous égards très supérieur ; peut-être cependant aurait-il échoué où l'autre réussit, du moins pour un temps. Sauf cette manie de vouloir faire des mots à tout propos, Auguste Lireux était vraiment un bon garçon, et nous vîmes tous avec plaisir se réaliser son rêve. Au début, la chance parut le favoriser ; il composa une excellente troupe réunissant Bocage, Monrose, Gil-Pérès, Maubant, Mlle Georges, Mme Dorval, Mlle Araldi, etc., et si, comme les soldats du jeune Bonaparte, ses artistes étaient mal payés et manquaient de tout, ils n'en luttaient pas moins vaillamment, parce que, toujours comme les soldats de Bonaparte, ils avaient confiance en leur chef. Lui, de son côté, les appréciait à leur valeur, et sous aucun prétexte il n'aurait toléré qu'on les évinçât de la situation qu'ils avaient honorablement conquise par leur talent et leur travail opiniâtre. 11 se montrait l'adversaire implacable des médiocrités vaniteuses toujours prêtes à se pousser par les protections ou l'intrigue, et dans ces cas-là répondait de façon à décourager les plus tenaces.

Un jour, un acteur d'une incapacité notoire, Macha-

(i) II parodiait ainsi un vers de Victor Hugo dans Hernani :

« Empereur! au refus de Frédéric le Sag"el »

L'Editeur.

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