CHAPITRE V
nette, émettait devant lui la prétention de tenir le premier rôle dans le Misanthrope :
« Vous n'avez personne pour jouer Alceste, disait-il.
— Mais si, répondit Lireux, j'ai un des receveurs de contremarques. »
Auguste Lireux était de cette race de directeurs qui commença avec Harel à la Porte-Saint-Martin et le docteur Véron à l'Opéra, et dont, plus tard, Montigny au Gymnase, Duponchel à l'Opéra, Buloz et Arsène Houssaye à la Comédie française, s'efforcèrent de maintenir les grandes traditions de libéralité envers le public et les artistes, et de bienveillance envers les jeunes auteurs.
Ce ne fut pas la faute de Lireux si son succès fut de courte durée. Toute chose a, reconnaissons-le, son côté ridicule. Mais si, pendant le choléra, Harel inventa de publier une statistique démontrant que pas un seul de ses spectateurs n'avait été atteint par le fléau, cette réclame puérile ne doit pas nous faire oublier l'aide efficace qu'il prêta à Dumas au début de sa carrière, et si, pendant le rude hiver de 1841-42, Lireux, par une nuit terriblement froide, envoya des chaufferettes aux rares auditeurs qui le favorisaient de leur présence, sous prétexte que « le soulïïe tragique faisait frissonner la salle », ce brin de charlatanisme n'enlève rien, en somme, au mérite qu'il eut de tendre le premier la main à Emile Augrier en montant la Cis'iië.
Des procédés de ce genre manquent rarement leur effet, et ils devaient réussir surtout avec la jeunesse du quartier Latin, c'est-à-dire avec un public composé en majeure partie de jeunes gens à l'esprit généreux et aux façons un peu bruyantes. Tous s'accoutumèrent peu à peu à aller à l'Odéon, « sinon pour voir la pièce, du moins, disaient-ils, pour entendre Lireux qui est toujours amusant ». Ce qui, à parler franc, signifiait que leur but était de pousser Lireux à leur faire des discours.
Si flatteuse pour l'éloquence de Lireux que fût cette résolution, les moyens qu'ils employaient pour en venir à leurs fins auraient rendu la vie intolérable à un directeur ordinaire. Mais Lireux était loin d'être un directeur ordinaire; sa faconde était merveilleuse. Aussi fit-il savoir à MM. les étudiants qu'il les haranguerait en toute occasion sans se faire prier, heureux de leur épargner ainsi des frais de pommes cuites et d'œufs durs le soir de la représentation, de pâtes pectorales le lendemain; mais qu'il osait espérer en retour que MM. les étudiants voudraient bien respecter son mobilier et les costumes de ses artistes . La motion eut le plus grand succès, et pendant quatre ans le directeur et les étudiants vécurent dans l'harmonie la plus parfaite.
Lireux faisait plus encore que d'apaiser la tempête : il savait souvent la prévenir, quand il devinait dans la pièce un passage hasardeux. Je me rappelle encore la première représentation de Jeanne de Naples. L'action se traînait péniblement. Lireux en était déjà à son troisième discours de la soirée, mais il prévoyait pour la fin du drame un vacarme tel que toute son éloquence serait impuissante à l'apaiser. Il paraît, — nous le sûmes le lendemain, comme on va le voir, — que la malheureuse reine, avant d'être traînée au supplice, avait à débiter un monologue de cent cinquante à deux cents alexandrins. A peine eut-elle commencé qu'un soldat gigantesque se précipita sur la scène, et, saisissant l'infortunée, l'emporta de vive force, en dépit de sa résistance. Ce brusque dénouement fit grand effet. Le rideau tomba au milieu d'un tonnerre d'applaudissements. La pièce était sauvée !
Dans l'après-midi du jour suivant, dès que Lireux parut à Tortoni, on se mit tout naturellement à discuter l'œuvre représentée la veille au soir.
« Je ne puis comprendre, dit Roger de Beauvoir, comment, avec l'admirable sens scénique dont son